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Challenge 2022 RIRE

Challenge 2022
52 NUANCES DE RIRES







Après une année de poésie (Les Poèmes de l'aube), un challenge quotidien associant textes et photographies ou tableaux, j'entame un nouveau challenge plus léger car hebdomadaire :
des textes courts, radiophoniques et humoristiques, qui peuvent aussi être interprétés par des acteurs solitaires et ne doivent pas dépasser 5 minutes "à voix haute", bruitages compris.
J'ai lu ou lirai certains d'entre eux dans l'émission de radio A Fleur de Peau.







1- COMMENT NE PAS NOYER LE POISSON

Ann Rocard




Texte écrit après avoir ouvert au hasard mon dictionnaire préféré (Le dictionnaire des Expressions de la langue française, par Alain Rey et Sophie Chantreau) et avoir pêché le mot poisson (le thème de l'émission portant sur la notion de déclencheurs).
Texte lu pour la première fois lors d'une émission "A Fleur de peau" de RCF en septembre 2021.




Pour faire plaisir au petit Merlu, le fils du voisin, je lui ai acheté un ticket de tombola, et j’ai gagné un poisson rouge. Il n’avait que la peau sur les arêtes, ça m’a émue bien sûr.

Et me voilà dans la rue, un sac transparent à la main, dans lequel Fish-and-Chips nage entre deux eaux. Fish-and-Chips, je trouve que ça lui va bien.
Le boucher me lance en plissant ses yeux de merlan frit : « Alors, vous allez noyer le poisson ? » Sa façon à lui de se moquer des végétariens. Quel goujon, non quel goujat ! Je mets le turbot et m’éloigne.

Au bar du coin, le lieu pas le poisson évidemment... Vous me direz que le lieu prête à confusion. Bon, vous m’avez comprise. Au bistrot du coin, les clients sont serrés comme des sardines. Tous les regards se tournent vers mon poisson voyageur, et c’est moi qu’ils prennent pour un pigeon. Il y en a même un avec une raie sur le côté qui sifflote en se frappant la tempe : « Siphonnée du bocal... »
Il n’a pas tort, c’est un lot empoissonné.

En parlant de bocal, il a fallu que j’en trouve un pour que Fish-and-Chips puisse faire des ronds dans l’eau. Il paraît que les poissons rouges adorent les carottes, la salade, les épinards, les petits pois et les courgettes. J’ai lu ça sur internet. Ils aiment aussi les aliments carnés. Je lui aurais bien offert un ver au bar, mais le pigeon siphonné du bocal m’avait suffi.


L’aquarium 1 étoile trône maintenant sur l’étagère. Fish-and-Chips me fixe de son œil glauque, à tel point que je finis par croire qu’il essaie de me dire quelque chose. Il y a anguille sous roche. Trois bulles courtes, trois bulles longues, trois bulles courtes ! S.O.S. en morse. J’en reste muette comme une carpe. Alors j’emprunte l’appareil à faire des bulles du petit Merlu... et on commence à communiquer.

Je lui tends une perche : « C’est le thon qui fait la chanson », et il mord à l’hameçon. Il laisse éclater des bulles chantantes : « Sole sole sole ! » Une note répétitive, rien à voir avec le poisson-scie si si. Je suis tout ouïe. Et comme disait Raymond Devos, ça me fait « marée ».


Fish-and-Chips a l’air heureux comme un poisson dans l’eau. Mais ce n’est qu’un leurre.
Soudain, il débranche ses branchies, comme s’il n’avait pas l’anchois... enfin, le choix. En fait, il déprime, verse des larmes de crocodile. Et le bocal finit par déborder. Fish-and-Chips en profite pour filer à l’anglaise et je me console en coinçant la bulle. Drôle d’histoire qui finit en queue de poisson.


***





2- MAUVAISE RENCONTRE dans l’air du temps

Ann Rocard



Lu pour la première fois lors d'une émission "A Fleur de peau" de RCF en octobre 2021 (le thème de l'émission étant la gestion du temps par les créateurs).




Hier, j’ai vu courir un inconnu avec de longues dents. Une vraie course contre la montre, mais il ne portait aucune montre ni au poignet ni autour du cou.

Je lui ai demandé :
« Que faites-vous ? Un marathon ? »
Il a haussé les épaules et m’a répondu :
« Je cours après le temps ; l’avez-vous vu passer ? Je dois absolument rattraper le temps perdu. Barbu, ventru, il s’appelle Chronos, CH mais il n’est pas suisse. »


Montre en main, depuis trente minutes, je n’avais vu personne, je m’étais contentée de fixer mon cadran.
« Qu’est-ce que vous lui voulez à ce monsieur Chronos ? »
L’inconnu a fait claquer ses dents :
« Je ne vous ai pas demandé l’heure qu’il était. »
Et j’ai répliqué :
« Désolée, je n’aurais pu vous la donner. C’est embêtant, j’ai perdu la petite aiguille. C’est encore un coup du chat, celui qui ne miaule pas, le chas de l’aiguille, il faut toujours qu’il se fasse remarquer. J’ai cherché mon aiguille dans la moindre botte de foin. Rien. Mon boulot, c’est de remettre les pendules à l’heure... Alors vous comprenez, je n’ai plus de point de repère, moi qui suis réglée comme une horloge. »
« Je compatis », a dit le type qui ne compatissait pas du tout, mais se contentait de prendre du bon temps.


Il a grogné comme pour s’excuser :
« Tout à l’heure, je suis arrivé à toute allure, il faut bien que je fasse une pause. Ça vous dérange ? Vous cherchez midi à 14 heures ? »
A ce moment-là, l’église a sonné douze coups, ça m’a rassurée, il devait être midi.
J’ai regardé l’inconnu discrètement, quelque chose clochait... Mais quoi ? J’avais l’impression que j’allais passer un mauvais quart d’heure.

Soudain il a grimacé :
« Je ne me nourris pas de l’air du temps. Je suis chronophage. A midi, c’est l’heure, à midi une, ce n’est plus l’heure. »
J’étais horrifiée :
« Vous voulez tuer le temps ? »
« Je suis chronophage. Je me tue à vous le dire », s’est énervé le type qui me regardait de travers.
« En plus, vous avez des idées suicidaires. »


Il était temps de trouver une porte de sortie pour ne pas croire ma dernière heure venue. Il n’y a pas d’heure pour les braves, comme je ne suis pas brave... En deux temps trois mouvements, j’ai ouvert la première porte qui me tombait sous la main. C’était celle de Pôle emploi. Il y avait une place à la météo pour faire la pluie et le beau temps. Alors j’ai changé de métier.


***





3- EXPÉRIENCE EXTRA ET INTRACORPORELLE

Ann Rocard




Lu pour la première fois lors d'une émission "A Fleur de peau" de RCF en octobre 2021 (le thème de l'émission étant le rapport au corps).





Cette nuit, j’ai fait une expérience incroyable. Vous allez me dire : Tu as rêvé ! Je n’en suis pas sûre.
Un bruit quelconque m’avait sans doute réveillée...

Je me lève telle une somnambule et je vais boire un verre. En voulant me recoucher, je réalise que la place est déjà prise par quelqu’un qui me ressemble comme deux gouttes d’eau.
Je me pince, non je ne dors pas. Je la pince, car c’est une femme comme moi. Elle dort profondément et se contente de bougonner.


Imaginez mon désarroi !
J’ai déjà lu plusieurs livres sur les expériences extracorporelles, étudiées scientifiquement à Genève. C’est pourquoi je conclus de manière efficace : OBE, out of body experience. Il suffit d’attendre, je finirai bien par réintégrer mon corps. Quoi que... parfois les protagonistes aient un peu de mal à y retourner.

Ceux qui font ce genre d’expérience parviennent souvent à changer de lieu, singer les passe-muraille... Ça ne me déplairait pas. J’essaie donc de franchir la porte sans y parvenir. Dommage. Il y en a qui frôlent le plafond, en apesanteur, et découvrent par exemple ce qui est caché depuis une dizaine d’années sur le haut de l’armoire qu’on n’aspire jamais. Moi, je me contente de piétiner sur le parquet.


Etrange. J’ai comme des fourmillements dans les pieds et les mains. Je commence à frissonner. Il ne fait pas chaud cette nuit... mais le fait que mon tee-shirt s’allonge et s’élargisse n’a rien à voir avec la température ambiante.

Plus d’hésitation ! Je me décide et plonge littéralement dans la femme endormie. Enfin dans moi-même. Ce qui est assez exceptionnel, je l’avoue.
Plonger en soi-même sans Freud ni Jung. Pas dans son inconscient, non ! Mais dans sa propre chair. A corps perdu, sans se ménager, ni elle ni moi. Je dirais même « ni nous ».

Bruitage battements de cœur.


J’en ai la chair de poule, ce n’est pas donné à tout le monde de s’immerger dans une aorte, sentir battre son cœur de l’intérieur, avoir foi en son foie, assister à des feux d’artifice de neurones en ébullition sans avoir les nerfs en pelote, déclamer en plein dans le mille « Le poumon, le poumon vous dis-je ! »...
De quoi philosopher des heures : qui suis-je ? Où vais-je ? A quoi sers-je ?

Bruitage battements de cœur.


Soudain, je tombe sur un os. Et je comprends tout : cette expérience n’a rien de naturel. Il y a de quoi se faire du mauvais sang, je suis réellement dans le rouge, un liquide poisseux. Je n’ai vraiment pas de veine ; j’ai dû être miniaturisée sans même m’en rendre compte. Ensuite, j’ai plongé en moi-même sans que personne ne m’y oblige.

Maintenant comment inverser le processus ?
Je pourrais jouer les Belle au Bois dormant, dormir sur mes deux oreilles en me contentant de la sienne, la gauche qui n’est pas posée sur l’oreiller.

Mais l’angoisse est trop forte et je pense au film « Dans la tête de John Malkovitch », de quoi ne pas fermer l’œil de la nuit.

Bruitage battements de cœur.


Finalement mes paupières papillonnent... et c’est le saut dans l’inconnu.
Quand je reprends conscience, tout me paraît normal. Mon tee-shirt a retrouvé sa taille initiale. Je me relève au ralenti en soupirant : quel cauchemar !


Mais depuis ce matin, j’ai l’impression d’être habitée par un être minuscule qui me ressemble comme deux gouttes d’eau. A part la taille.
Ecoutez ! Ecoutez cette petite voix qui déclame avec candeur : « Le poumon ! Le poumon, vous dis-je ! »

Il va falloir que je m’y habitue. Il ne me reste plus qu’à faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Bruitage battements de cœur.


***

4- ETRE ÉCRIVAIN, C’EST PARFOIS RISQUÉ !

Ann Rocard




Lu pour la première fois lors d'une émission "A Fleur de peau" de RCF en novembre 2021 (le thème de l'émission étant le processus créatif — bâtir une histoire —).





Ludo Victor — mon voisin — est écrivain, il bâtit des histoires sans queue ni tête. Les Anglais appellent ça de la Fantasy avec un Y.

Une fois, j’ai emprunté l’un de ses livres de poche à la bibliothèque, et je n’ai pas dépassé la troisième page.
Une histoire à dormir debout ! Je n’ai pas besoin de ça pour m’écrouler sous la couette, d’ailleurs je ne prends jamais de somnifères.

A mon avis, monsieur Victor n’a pas toute sa tête. Son héros est un type venu de nulle part, le crâne presque chauve et la bouche vide, ornée d’une canine bien aiguisée ! Vous voyez le tableau ?
Il faut être dingo pour inventer des histoires pareilles ! Non, mais je rêve ! Il n’a vraiment rien d’autre à faire de ses nuits et de ses journées, ce gars-là.


Moi, j’ai un vrai travail, je construis des maisons.
En ce moment, je profite du week-end pour bâtir un mur entre nos deux jardins parce que je commence à en avoir assez. Je ne sais pas ce qu’il fabrique, ce Ludo Victor, mais plusieurs fois par semaine, il reçoit du monde bien avant l’aube.
J’aperçois des ombres qui glissent derrière ses pommiers, à côté de ma haie. Et ça gigote, et ça papote. Il y a de quoi m’inquiéter.


J’ai voulu en avoir le cœur net. Hier soir, j’ai mis mon réveil à 4 heures de matin.

Bruitage : sonnerie de réveil.

Me voilà dans le jardin, sur la pointe des pieds, armée d’une paire de jumelles infrarouge que j’ai dégotée dans le grenier de mon père. Dissimulée dans la haie, j’attends, l’oreille aux aguets.


Le voisin a laissé sa fenêtre entrouverte. D’abord, j’ai cru qu’il regardait un DVD...
Mais maintenant il se lève, une feuille de papier à la main ; je me rends vite compte qu’il relit un texte à voix haute. Il imite différents accents, agite les bras avec conviction. Il se prend pour un acteur en pleine répétition.

Et je ressens une étrange impression. J’entends des bruissements, des frôlements dans son jardin, à quelques mètres de moi. Pourtant mes jumelles ne détectent rien. Pas la moindre source de chaleur.


Et tout à coup, un personnage, vêtu d’une cape noire, se dresse près de la haie et me regarde droit dans les yeux.
Il n’a qu’un cheveu sur le crâne et une seule dent dans la bouche quand il grimace un sourire. Je suis tétanisée.

Pour détendre l’atmosphère, je fredonne en tremblotant :
« Ya qu’un cheveu sur la tête à Mathieu, y a qu’une dent, y a qu’une dent... »
Mais il m’interrompt en me tendant la main aux doigts squelettiques :
« Salut ! » Et il ajoute de sa voix d’outre-tombe :
« Ça fait du bien d’avoir de la visite. Le Ludo, il faut toujours qu’il recommence à zéro. Toutes les nuits, les mêmes gestes, les mêmes répliques. C’est lassant. »

J’ai du mal à déglutir :
« Vous travaillez avec mon voisin, monsieur Victor ?
— Je suis l’une de créatures. Son héros principal, si vous voyez ce que je veux dire. »
Je ne vois rien du tout. La lune vient juste de disparaître... et je n’en mène pas large.

Il insiste lourdement :
« Vous ne pourriez pas me débarrasser de papa Ludo ?
— Débarrasser ? Eliminer ? Supprimer ? »
Je n’avais pas remarqué qu’il dissimulait une faux derrière son dos. Il la brandit en proposant d’un air lugubre :
« Je peux vous la prêter, si nécessaire... »

Ni une ni deux, je prends mes jambes à mon cou et fais demi-tour. J’entends alors le type s’écrier :
« Puisque personne ne veut m’aider, je vais m’en occuper moi-même. »


Bruitage : sirène de pompiers ou police.


Il n’empêche que ce matin, les pompiers et la police envahissent son jardin.
Un écrivain qui perd la tête, ça arrive tous les jours, paraît-il. La Fantasy ne lui a vraiment pas réussi.

Bruitage : gong.

***





5- FROID ? MOI ? JAMAIS !

Ann Rocard



Lu pour la première fois lors d'une émission "A Fleur de peau" de RCF en janvier 2022 (le thème de l'émission étant l'hiver, écriture et saisons).




Au détour d’un sentier, j’ai croisé un vieux bonhomme parcheminé, l’air complètement givré.
Il sifflotait du bout de ses lèvres gercées : (petit air siffloté « Vive le vent »)
Il tenait à peine sur ses jambes ; pauvre homme, il ne passerait pas l’hiver.


Je me suis approchée discrètement et l’ai observé. Des stalactites dans la barbe, les sourcils blancs en broussaille et un sourire au fond des yeux.

J’avais l’impression qu’il grelottait. Pas du tout, il riait sous cape, ce qui entraînait un léger tressaillement de tout son corps.
Pas de houppelande rouge, mais un manteau blanc comme neige, un bonnet de laine tricoté main et une hotte sur le dos.


Intriguée, je l’ai suivi. Par moments, il s’arrêtait, plongeait la main dans sa hotte de façon acrobatique car il avait le bras long, et hop ! il éparpillait une poignée de confettis blancs, légers comme des plumes. Des confettis ? Non... De vrais flocons qui fondaient à peine dans ma paume.

Il poursuivait son chemin comme si de rien n’était, sifflotant toujours le même refrain... quand il glissa soudain sur une plaque de verglas. J’en eus froid dans le dos, il allait se rompre les os.

Je me précipitai pour l’aider, mais ce ne fut pas nécessaire.
Je m’inquiétai :
« Etes-vous blessé ? »
Il resta de glace, imperturbable. Le sourire de ses yeux s’était éteint. Il me lança même un drôle de regard, ce qui jeta un froid. Le thermomètre baissa aussitôt de dix degrés.
« Celsius », précisa-t-il comme s’il avait lu dans mes pensées.

J’essayai de rompre la glace :
« Vous ne devriez pas vous balader par un temps pareil, monsieur. Vous n’avez pas froid aux yeux... »
Il m’interrompit avant de se remettre à siffloter :
« Froid ? Moi ? Jamais. »
(sifflotement)


Mettez-vous à ma place : je frissonnais, tout ankylosée, congelée jusqu’à la moelle. Lui, visiblement, il avait la tête chaude sous son bonnet et ne perdait pas son sang-froid.
Je commençais à avoir une petite idée concernant son identité. Ce vieillard défiait le temps qui n’avait aucune prise sur lui.


Tout à coup, je pointai le ciel du doigt :
« J’ai vu passer une hirondelle !
— Elle ne fait pas le printemps, grommela-t-il. Y a plus de saison, ma petite dame.
— Pourtant vous êtes là. »
Il me fixa, soudain glaçant :
« Et le réchauffement climatique ? Je n’en ai peut-être plus pour très longtemps. »
Il saisit quelques confettis et me les offrit en signe d’adieu.


Le vent se mit à souffler, un vent plus doux... Les stalactites s’amenuisaient, les étoiles de givre s’envolaient.
J’ai cru que le vieil homme avait fondu comme neige au soleil, mais ce n’était qu’une illusion. Il s’éloignait simplement en éparpillant des flocons.
L’hiver existait encore ; je l’avais rencontré.
(sifflotement "Vive le vent !")


***





6- LA VÉRITÉ EST AU FOND DU PUITS... ET PUIS ?

Ann Rocard



Lu pour la première fois lors d'une émission "A Fleur de peau" de RCF en janvier 2022 (le thème de l'émission étant Sincérité, vérité et mensonge).




Toute vérité n’est pas bonne à dire, mais je vais quand même vous confier une aventure qui a changé le cours de ma vie.

En face de chez moi, il y avait un terrain plus ou moins abandonné. Là, au pied d’un pin se dressait un vieux puits.
Chaque jour quand j’ouvrais mes volets, je ne voyais que lui. Il m’attirait, m’aimantait depuis des années, semblant susurrer :
« Vas-tu enfin te décider ? La vérité est au fond du puits, dit le proverbe. Tu n’as qu’à venir vérifier. »

C’était devenu une obsession, mon unique quête pour donner un sens à mon existence.
Mais pourquoi faire une fixette sur un puits centenaire, qui n’avait sans doute rien à voir avec un puits de science ?


« La vérité sort de la bouche des enfants, me direz-vous. Il y en a sûrement dans votre entourage. »
Alors là, pardon, mais le fils du voisin, le p’tit Merlu, ment comme il respire. Ce n’est pas étonnant, tel père tel fils. Le papa Merlu est dentiste et lui, il ment comme un arracheur de dents.
Mais revenons à nos moutons.


Ce matin-là, je ne pouvais plus résister, je devais me jeter me jeter à l’eau. Façon de parler car ce puits était, paraît-il à sec.
Les voisins étaient absents, pas de témoins potentiels.

Je sortis discrètement de chez moi, armée d’une longue corde.
Mine de rien, j’étais agile. Je grimpai à l’arbre et fixai la corde à une branche solide. Et je me laissai glisser lentement vers le centre de la Terre.

N’allez pas croire qu’il n’y a que la vérité qui blesse... car je m’égratignai les genoux en atterrissant au fond du puits. Ma quête existentielle valait bien quelques gouttes de sang.


Immobile, j’analysais la situation : silence total, ténèbres vaguement angoissantes, et là-haut un cercle lumineux, une pleine lune à peine bleutée.
Soudain une voix résonna, sortie des entrailles de la terre craquelée... ou de mon inconscient perturbé par la chute :
« Que cherches-tu ? »

J’hésitais, on ne parle pas aux inconnus dans la rue, me répétait ma mère autrefois. Mais comme je n’étais pas dans la rue, pourquoi ne pas tenter ma chance ?
« Allô, j’écoute, insista la voix. Que cherches-tu ?
— Heu... La vérité.
— Toute crue ? Qui l’eut cru ? L’eusses-tu cru ? »

La communication déraillait côté spaghettis, j’aurais mieux fait de raccrocher, métaphoriquement parlant.
Mais la voix reprit :
« En vérité, je te le dis, cherche en toi-même la réponse et profite des bons moments. »


J’aperçus alors un verre et une bouteille de vin, arrivés comme par miracle. In vino veritas. Je pris un couteau suisse dans ma poche, l’indispensable couteau avec tire-bouchon, et plop ! un parfum subtil se répandit alentour.

Mmmm... Je savourai une gorgée de nectar pour découvrir l’objet de ma quête...
Il était sec, nerveux ; son tanin me tanna et me plaça face à mes contradictions : pourquoi chercher la vérité au fond d’un puits sans eau au risque de me noyer dans un verre de rouge ? Et puis d’ailleurs, quelle vérité ? Qu’est-ce que la vérité ? A chacun la sienne ! Qu’est-ce que je faisais dans ce trou perdu ? Il était temps de remonter vers la lumière. C’était la vérité de la police... non, de la Palice.


La voix interrompit mes réflexions en éclatant d’un rire grinçant :
« La vérité est au fond du puits mais le puits est sans fond. La corde n’étant pas extensible, Il fallait y penser avant de descendre là-dedans. »

Ah ! En effet, le sol s’était affaissé ou la corde avait rétréci, car je ne pouvais plus l’attraper.
Ce fut la minute de vérité, l’ultime questionnement : attendre éternellement, pas entre quatre murs mais dans un cylindre comme le génie prisonnier de sa bouteille... ou bien arrêter de chercher un truc inaccessible et me contenter d’un semblant de vérité, d’une couche superficielle, d’une illusion ?

Comme j’avais plusieurs cordes à mon arc, je pris mon élan et bondis vers la sortie, abandonnant le puits où j’avais failli perdre la vie.


Peu de temps après, le terrain fut acquis par la commune qui fit bâtir le nouveau Palais de Justice où l’on jure de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, sans bouteille ni verre de rouge.

Ce jour-là, j’ai abandonné les quêtes et enquêtes et je me suis lancée dans l’œnologie !

***





7- À TIRE-LARIGOT !

Ann Rocard



Lu pour la première fois lors d'une émission "A Fleur de peau" de RCF en décembre 2021 (le thème de l'émission étant La fascination pour les mots et les dictionnaires).




Hier j’ai croisé un homme qui marchait à grands pas et parlait tout seul, ce qui nous arrive à tous.
Je tendis l’oreille : pas un mot plus haut que l’autre ; d’ailleurs si l’un d’entre eux lui échappait, il le rattrapait immédiatement et proférait tout un chapelet d’onomatopées incompréhensibles... du moins pour moi.


Intriguée, je l’ai suivi et il s’en est vite rendu compte :
« Bonjour, bonjourno, guten Morgen, hello, zdradzvouye... »
Pour interrompre ce flot de salutations, je me suis simplement présentée.

Il a enchaîné aussitôt :
« Je m’appelle Hic, Alex Hic. Je ne remercierai jamais assez mes parents, ascendants, géniteurs de m’avoir nommé Alex, car ce prénom m’a prédestiné à une vie, une existence consacrée à la langue... »

En effet Alex Hic n’avait pas la langue dans sa poche ; en un mot comme en mille il était logorrhéique. Il ne mâchait pas ses mots mais les avalait tout rond et ceux-ci lui restaient parfois en travers de la gorge.
Mais comme dit un proverbe allemand : « Les mots ne remplissent pas le ventre ! ». En effet, monsieur Hic était maigre comme un clou.


Il se lança dans une tirade à n’en plus finir et j’en restai coite. Je me contentai de tourner ma langue 7 fois dans ma bouche.
« Vous m’avez l’air sympathique, agréable, amène, vraiment chouette... »

Chouette ? Il employait sans doute ce terme suranné à cause de mes lunettes.
« Très chouette. Chouette de la famille des Strigidae qui regroupe environ 200 espèces... »

C’était un dictionnaire vivant, un homme très érudit mais trop livresque, qui connaissait toutes les définitions par cœur, en usait et en abusait à tire-larigot.
« Exactement. A tire-larigot ! »
Je m’étonnai :
« L’haricot cuit, l’haricot cru ? »
Il se mit à rire :
« Oh oh oh ! Le larigot est une flûte à la forme allongée comme une bouteille, pardi ! Et tirer autrefois signifiait aussi faire sortir un liquide de son contenant. »
De quoi me clouer le bec ! Mon bec de chouette évidemment.


Il paraissait heureux d’avoir enfin quelqu’un à qui et non pas avec qui parler.
« A l’origine étaient les verbes être et avoir, être ou ne pas être ; là est la question, l’interrogation, le hic tel Alex Hic... »
Et il déversa sur moi un déluge de sons, de lettres, de mots que je n’avais jamais entendus : apocope, aphérèse, épenthèse, métathèse... de quoi ne pas me mettre à l’aise.
J’en avais perdu ma langue, noyée dans un discours hallucinogène.


Tout à coup la sienne lui a fourché, la fourche lui a langué... et il s’est arrêté net.
Mais comme il avait toujours le dernier mot, il articula lentement :
« Donnez-vous votre langue au chat, au félin, au minou, au minet, au matou ? »
Je me contentai de hocher ma tête de chouette, saoule, éméchée, pompette, ivre de lettres dans tous les sens jusqu’à plus soif.
Comme quoi on peut même s’enivrer de mots à tire-larigot.

Bruitage : ululement de chouette.


***





8- TrouveDesAmisHyperSympas.com

Ann Rocard



Lu pour la première fois lors d'une émission "A Fleur de peau" de RCF en décembre 2021 (le thème de l'émission étant l’art créatif très particulier de mon amie Dinorah Bötsch… d’où l’importance de l’amitié !).




Je me sentais un peu isolée après un confinement forcé de quelques mois. J’avais besoin de parler, d’échapper aux seules communications du télétravail intensif.
Alors j’ai enfilé ma combinaison de plongée pour surfer sur internet.
Grande question existentielle du moment : y avait-il des sites de rencontres amicales ? Incroyable ! J’avais l’embarras du choix.
« A la recherche de votre meilleure amie ? 

Vous avez besoin d'un nouveau départ ?

Vous cherchez une confidente, une copine inséparable, une sœur de cœur ?
L’amitié n’a pas d’âge !
Amitié d’un jour, amitié toujours ! »


Je finis par opter pour : TrouveDesAmisHyperSympas.com
Pas de création de profil, d’inscription alambiquée, de fiches à remplir.
Mais un numéro de téléphone gratuit et une phrase alléchante :
« Appelez-nous.
Votre voix et vos souhaits seront analysés par notre logiciel TDAHS... et vos rêves amicaux se réaliseront.
Telle est notre mission ; si elle échoue, notre site s’autodétruira dans les 5 jours suivant notre échange. »
C’était on ne peut plus tentant.


J’ai aussitôt composé le numéro.
Bruitage : sonnerie de téléphone.

« Allô ! Bonjour.
— Bonjour.
Vous êtes bien chez TDAHS, le top des sites de rencontres amicales.
Souhaitez-vous rencontrer un ou une amie ?

— Une ou plusieurs amies.
Je n’ai pas compris. Veuillez répéter.
Souhaitez-vous rencontrer un ou une amie ?

— Ah, le pluriel n’est pas au programme.
Je n’ai pas compris.
— Une amie.
Merci. Votre voix vient d’être analysée par notre logiciel.
Vous vivez à Tatouville.
Vous êtes une femme de plus de 50 ans aux cheveux longs et aux yeux clairs.

— Tout à fait. Comment pouvez-vous détecter la longueur de mes cheveux par téléphone ?
Je n’ai pas compris.
Merci de répondre par oui ou non.

— Oui.
Parfait. Vous allez être mise en relation avec un conseiller électronique.
Votre attente est estimée à 3 minutes.

— 3 minutes ? Pas plus, j’espère...
Je n’ai pas compris.
Veuillez patienter. Veuillez patienter.
 »


Bruitages bizarres.

« ALLÔ, BONJOUR !
— Bonjour.
— JE SUIS VOTRE CONSEILLER ÉLECTRONIQUE.
GRÂCE À MOI, VOUS ALLEZ RENCONTRER L’AMI.E IDÉAL.E.
EXPRIMEZ VOS VŒUX. JE VOUS ÉCOUTE.
— Une amie. Une ami.e, si vous préférez.
— JE VOUS ÉCOUTE.
— J’aimerais rencontrer une personne âgée de 40 à 60 ans...
— PERSONNE ÂGÉE.
— Surtout pas pantouflarde. Très active, si vous voyez ce que je veux dire.
— JE NE VOIS PAS DU TOUT.
JE VOUS ÉCOUTE.
— Ayant plein de passions, voulant agir pour sauvegarder la planète.
— NE PARLEZ PAS TROP VITE.
EMPLOYEZ DES MOTS SIMPLES.
— Artiste de préférence.
— JE N’AI PAS COMPRIS.
L’ART TRISTE NE FAIT PAS PARTIE DE MON VOCABULAIRE.
JE VOUS ÉCOUTE. EST-CE TOUT ?
— Oui.
— VOTRE ADRESSE AYANT ÉTÉ DÉTECTÉE AUTOMATIQUEMENT,
VOTRE AMI.E IDÉAL.E S’Y RENDRA DANS UNE HEURE MINIMUM.
— Merci de me permettre cette belle rencontre.
— JE N’AI PAS COMPRIS.
VEUILLEZ RÉPÉTER.
— Merci.
— TOUT LE PLAISIR ÉTAIT POUR VOUS.
À LA PROCHAINE FOIS. »

Bruitage : fin de communication.


60 minutes plus tard, on frappa à la porte.

Bruitage : trois coups frappés.

Je m’empressai d’aller ouvrir et découvris sur le palier un très vieux monsieur, l’air horriblement triste, âgé sans doute de 40 + 60 ans, chaussé de charentaises.
« Bonjour, je viens pour l’annonce. Je m’appelle Hippolyte. »


Je l’ai fait entrer bien sûr. Je lui ai servi quelque chose à boire.
Intérieurement, j’étais affreusement déçue, vous vous en doutez. Et je me jurais de ne plus jamais faire appel à des sites de rencontres amicales.


Eh bien, croyez-le ou non : nous sommes devenus les meilleurs amis du monde.
Et j’ai rayé de mon dictionnaire préféré le proverbe « Se ressemblent s’assemblent » car l’amitié existe aussi dans la complémentarité.

***





9- L’ENCROTHÉRAPIE ou comment ne plus broyer du noir

Ann Rocard



Lu pour la première fois lors d'une émission "A Fleur de peau" de RCF en décembre 2021 (le thème de l'émission étant l’écriture thérapeutique).





Bruitage : bourdonnement.

Ces derniers temps, des questions et des réflexions tournaient en boucle dans ma cervelle en ébullition. Je broyais du noir, pas du café, mais des idées.

Après avoir essayé les tisanes de camomille et les massages de pied avec une huile euphorisante, j’ai fini par demander à mon voisin de palier l’adresse de son psy.


C’est pourquoi, je me retrouve aujourd’hui dans la salle d’attente du docteur Kalmar avec un grand K, un éminent spécialiste de l’encrothérapie. L’encre que la seiche projette pour passer inaperçue.

Après plusieurs séances chez le docteur Kalmar, mon voisin de palier a adopté un poulpe qui a jeté l’ancre dans sa baignoire, façon de parler !
En tout cas, ça lui a sauvé la vie. D’après lui, c’est la pieuvre par 9 d’une réussite thérapeutique.


Je monologue intérieurement pour me rassurer. En fait, je n’en mène pas large, car je n’ai aucune envie de cohabiter avec un céphalopode dans ma salle de bains.

La porte s’ouvre et un homme à l’œil vitreux me fait entrer :
« Bonjour. Faites comme chez vous. »

A priori, la pièce ne ressemble en rien à mon chez-moi. Les murs sont recouverts de grandes feuilles de papier blanc... et le sol d’un carrelage aquatique.

Le docteur Kalmar me tend un pinceau et un flacon d’encre de Chine :
« Laissez-vous aller. Tracez quelques signes, lettres ou mots. Calligraphiez, griffonnez, gribouillez, barbouillez... Tout ce qui vous passe par la tête... »


J’ai beau visualiser ce qu’il y a dans ma boîte crânienne, je ne vois que du noir... et je finis par tracer de grandes lettres majuscules :

N-O-I-R

.
Le docteur m’encourage d’un geste.

NOIR BLACK SCHWARZ NERO чернить

(tchernit')

Les mots envahissent l’espace, tels des oiseaux de malheur.
Ils s’envolent et s’immobilisent sur les murs, quand l’encre de seiche sèche sous le regard satisfait du docteur Kalmar.


Peu à peu, je me sens devenir légère. Ma cervelle vire au gris, mes neurones clignotent comme des guirlandes de Noël. La peur d’une colocation avec un poulpe surdoué s’éloigne.
Emportée par ce tourbillon de mots, je commence à écrire des phrases à n’en plus finir, des poèmes interminables, des histoires abracadabrantes... sur les murs, le plafond, le carrelage, le bureau et le crâne chauve du docteur Kalmar qui essaie sans y parvenir d’arrêter ce déluge interrompu :
« La séance est terminée ! Stop ! N’en jetez plus ! »


Soudain je m’interromps. Le flacon d’encre de Chine est complètement vide...
Je glisse le pinceau derrière l’oreille droite du docteur ahuri et un billet dans la poche de sa blouse.
« Merci, docteur. A présent, je n’y vois que du bleu. Un petit effort et je passe au vert. A la semaine prochaine.
— Pitié ! Vous êtes guérie, tout à fait guérie ! »


Alors, ravie, je retourne chez moi. Je me fais couler un bain et je jette l’ancre — l’ancre marine — comme le poulpe de mon voisin de palier.
La pieuvre par 9 d’une parfaite réussite encrothérapeutique !

Bruitage : gling !


***





10- COMPTE À REBOURS !

Ann Rocard


Lu pour la première fois lors d'une émission "A Fleur de peau" de RCF en février 2022
(le thème de l'émission étant les contes et légendes).




Chaque soir, compte à rebours ! Impossible d’y échapper.
« Cendrillon ! »
C’est le surnom que mon voisin, le p’tit Merlu, m’a donné le jour où j’ai perdu une botte de sept lieues en pêchant des sardines à l’huile.
« Cendrillon ! Tu me lis une histoire ! Mais c’n’est pas toi qui choisis. »
Ses parents ne seraient pas d’accord si je lui dénichais un bon vieux polar sanguinolent ou un roman érotique du 18ème. Quoi que Barbe-Bleue et consorts n’aient rien inventé.


Vous vous demandez sans doute : « Pourquoi racontez-vous des histoires au fils de vos voisins si c’est une corvée ? »
Je me le demande aussi.
Voilà ce que c’est de ne pas savoir dire non. Il serait temps que j’apprenne. Niet ! No ! Nein ! Je parie qu’un jour j’y arriverai.

« Cendrillon !
— Oui... »
Essai raté. J’ai encore des progrès à faire.


Franchement, j’en ai assez de lire chaque soir au p’tit Merlu des contes à dormir debout. Ça ne rate jamais ! Je somnole au bout de deux pages et je m’endors toujours avant lui. Même si je me parfume à l’antimite, je finis par plonger dans les bras de Morphée. Par pitié ! Plus de mythes, de contes et légendes !


« Cendrillon ! Raconte-moi une histoire... 
— Bon, d’accord. A une condition, pour une fois, c’est moi qui l’invente ».
Intrigué, le p’tit Merlu me jette un coup d’œil surpris, mais je ne lui laisse pas le temps de protester.

« Il était une fois une grand-mère en jogging rouge qui croisa un loup au coin de l’impasse. La grosse bête velue avait une extinction de voix :
— Salut, mamie ! Je parie que tu apportes un bon camembert à ta petite-fille qui a attrapé le covid... Ne t’inquiète pas, moi je suis vacciné. On partage, mamie ? Les bons comptes font les bons amis.
— NON ! Niet, no, nein ! » cria la vieille dame qui sauta sur sa moto et disparut laissant le loup sur sa faim.

Bruitage : moto qui pétarade.


Cette fois, le p’tit Merlu brandit le carton rouge comme le jogging :
« Cendrillon ! Tu racontes n’importe quoi ! »
Et alors ? J’ai le droit de m’exprimer.
« Non ! Non ! 3 fois non ! »
J’ai soudain l’impression de marcher en tête d’une manifestation, avec Blanche-Neige, Raiponce, La Belle au Bois dormant, les princesses de pacotille qui servaient de lots de consolation et toutes les héroïnes qui ont eu bien du mal à s’affranchir.
« Non ! Non ! 3 fois non ! »

D’habitude, le p’tit Merlu se délecte quand la nouvelle épouse de Barbe-Bleue découvre toutes les ex, trucidées et suspendues par les pieds dans la pièce interdite... Mais aujourd’hui il préfère battre en retraite, terrorisé par l’ampleur de la manifestation.
« Non ! Non ! 3 fois non ! »


Et voilà ! Son compte est bon. Le p’tit Merlu dort à poings fermés. J’ai obtenu en deux minutes l’effet escompté.
Je retourne alors chez moi où m’attend un bon vieux polar, « Barbe-Bleue » revisité. En fin de compte, pari gagné.

Bruitage : musique suspense…


***





11- COUP DE THÉÂTRE

Ann Rocard


Lu pour la première fois lors d'une émission "A Fleur de peau" de RCF en février 2022
(le thème de l'émission étant le langage au théâtre et au cinéma).




Cette nuit, la porte du théâtre voisin était restée entrouverte. Une erreur sans doute. Je n’ai pu résister, je suis entrée.

Tout était sombre. Pourtant je sentis une présence sur la scène, côté jardin... Sans doute une ombre qui plantait des choux imaginaires.

Une voix grave s’éleva dans l’obscurité :
« Tous les hommes me sont à tel point odieux
que je serais fâché d’être sage à leurs yeux. »
Il s’agissait simplement d’un acteur en pleine répétition solitaire du Misanthrope de Molière.

Je me sentis en verve et j’eus soudain envie
de lui tirer les vers / du nez sans répartie.
Voilà que je pensais en alexandrins, fff... Alexandrie Alexandra... L’ambiance nocturne ne me réussissait pas.
Et je lui lançai la réplique de Philinthe :
« Vous voulez un grand mal à la nature humaine ! 
— Qui est là ? » s’exclama l’homme en allumant une bougie.


Je saisis mon téléphone et activai la lampe torche, ce qui fit sursauter l’acteur insomniaque :
« Quelle est cette magie que je ne saurais voir ?
— Un simple portable. Puis-je vous poser une question indiscrète ? Vous préparez votre prochain spectacle ? »

L’homme haussa les épaules, perdu dans ses pensées, une feuille jaunie à la main ; j’en profitai pour l’observer à la dérobée. La ressemblance était frappante : un sosie de Molière. Quoique... Les traits tirés, les couleurs de son pourpoint un peu passées, la perruque poussiéreuse...


Il me jeta un regard complice :
« Vous jouez la comédie ?
— Non, mais j’ai toujours rêvé de monter sur les planches, même de brûler les planches, d’interpréter des personnages avec fougue bien que je ne sois pas pyromane.
— Allumer le feu ! Allumer le feu ! »
Ah. J’avais affaire à un fan de Johnny.


Il soupira profondément :
« Vous ne connaissez pas l’envers du décor. 
— Si, la semaine dernière, j’ai foncé dans le décor et j’ai plongé dans la Seine. J’étais trempée. Un vrai roman-fleuve. »

L’acteur solitaire n’eut pas l’air de comprendre :
« Trempée ou trompée ? Moi, j’ai longtemps été sur le devant de la scène sans la moindre goutte d’eau, j’avais toujours le beau rôle. Je n’étais pas avare de mes mots. Au voleur ! A l’assassin ! Au meurtrier ! Justice, juste ciel ! On m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent... »
Le sosie était doué, un Harpagon sur mesure, comme si le texte avait été écrit pour lui.


J’applaudis discrètement :
« Bravo ! Vous avez du talent. Moi, aussi, j’adore les pièces de Molière.
— Vous m’en voyez ravi.
— Don Juan ou le Festin de Pierre, ma préférée. Le malade imaginaire... Le poumon, le poumon vous dis-je ! Toutes ces pièces qui ont encore un succès fou.
— Cela me rassure. »
Il enchaîna d’un ton morose :
« J’avais toutes les casquettes : auteur, interprète, metteur en scène... Ce qui ne m’a pas permis d’échapper au dernier coup de théâtre ! 1673 : une bonne cuvée. »


Le sosie pâlit et devint peu à peu une silhouette imprécise que le faisceau de ma lampe transperçait...
Il me tendit une main sans consistance :
« Enchanté de vous avoir rencontrée. Je voulais juste savoir si mon œuvre ne serait pas tombée dans l’oubli quelques siècles plus tard. »
Je n’en croyais pas mes yeux : Jean-Baptiste Poquelin ? De passage au XXIème siècle ? Ce sosie de pacotille ?
Il frappa les trois coups :
(bruitage)
… et ajouta avant de disparaître :
« Appelez-moi Jean-Bapt’. »


Sur la scène ne restait qu’une feuille jaunie sur laquelle il avait tracé trois lettres : F-I-N.
Un dernier acte prémédité.


***





12- UN PAVÉ DANS LA MARE OU L’AMER ?

Ann Rocard


Lu pour la première fois lors d'une émission "A Fleur de peau" de RCF en mars 2022
(le thème de l'émission étant l’amour des livres).




Ce soir, grand calme. Pas un bruit. Je tapote deux ou trois coussins pour être parfaitement adossée et me glisse sous la couette.
J’ai emprunté un livre à la bibliothèque, je vais enfin pouvoir découvrir le contenu de ce pavé qui aurait pu servir en mai 68.
Un bon gros pavé, bien lourd, de 800 pages à la typographie minuscule, qui susurre entre les lignes en imitant Gabin : « T’as de bons yeux, tu sais... »
D’où l’importance de me sentir soutenue par des coussins et un éclairage adéquat.

C’est mon voisin, le père Merlu, qui me l’a conseillé :
« Faites-moi confiance, si vous voulez passer une nuit blanche : quand on ouvre ce bouquin, on n’en sort plus. »
Albert Merlu est un gros lecteur, il frise les 120 kilos à force de dévorer des livres en tous genres. Il adore les pavés dans la mare, les pavés de bœuf, les pavés de bonnes intentions. Mais comme il a tendance à exagérer, je ne me fais aucun souci quant à un manque de sommeil éventuel.


Le moment est venu. Je caresse la couverture gris bleu et son titre infantile, « Bouteille à l’amer Michel ». Quoique... L’amer, A-M-E-R, est aussi un terme de navigation, un point caractéristique à terre, qui est porté sur la carte. J’en conclus que l’auteur M “point” Michel est sans doute un navigateur amateur, un marin qui joue sur la sensation âpre, désagréable ou stimulante des mots.


Entre deux pages de garde, je déniche une consigne, sans doute griffonnée par le lecteur précédent :
« Avant toute lecture, se munir d’un gilet de sauvetage autogonflant ! » Et c’est signé : “Un ami qui vous veut du bien.”
Petit clin d’œil d’un comique qui a voulu marquer son territoire ! Merci du conseil, l’ami. Mais je n’ai ni gilet ni bouée de sauvetage.
Par contre, pour te faire plaisir, je vais mettre mes lunettes de piscine, histoire de rire un peu.

Après la page de titre se trouve une épigraphe — un proverbe italien — :
« Qui a bu toute la mer, en peut bien boire encore une gorgée. », ce qui ne fait qu’accentuer ma soif de lecture.


Je commence par feuilleter l’ouvrage : dix chapitres simplement numérotés, un flot de phrases ininterrompues, guère encourageantes. Mais les conseils du père Merlu me reviennent à l’esprit et je me jette à l’eau.

Bruitage : gros plouf !

Immédiatement, je me sens comme aspirée par les mots... Immersion totale. Magie de l’imaginaire, poussée à son paroxysme par la patte de l’écrivain.

Bruitage : mer.

Je me retrouve dans un univers aquatique à la Wes Anderson ; les lignes ondulent telles des algues, des poissons écarquillent les yeux pour singer mes lunettes de piscine et laissent éclater des bulles de bandes dessinées :
Bruitage : bulles, bruits de bouche
« C’n’est pas la mer à boire ! » (idem)


Je me sens ballotée par le rythme des phrases, emportée par les courants.
Le père Merlu n’est plus qu’un souvenir lointain.
Et j’entends Renaud fredonner : « C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme ! »


De page en page, l’arbre de vie s’effeuille... et je divague entre les vagues. Par moments, je nage en eaux troubles, tenue en haleine par les rebondissements. La mer, M-E-R... La mer Michel d’un roman qui n’en finit plus, m’a littéralement engloutie.

Je distingue alors une bouteille au fond de l’océan : le climax ! Le point culminant du récit qui a échoué dans les abysses.
La tension dramatique est à son comble... J’essaie de saisir la bouteille fictive, mais elle s’éloigne toujours plus loin, m’entraînant de chapitre en chapitre vers une fin improbable.

Enfin quelques rayons de lumière, la surface n’est plus loin et je m’échoue sur une page de sable gris.

Bruitage : ressac.

L’aube s’éveille. Je referme le livre dont j’ai cru ne jamais pouvoir ressortir. Mes coussins et ma couette sont trempés ; un léger parfum de varech a envahi ma chambre ; du sel à la fois amer et salé s’est déposé sur mes lèvres.
Et des bulles semblent s’échapper de la couverture du pavé :

Bruitage : bulles, bruits de bouche
« C’n’était pas la mer à boire ! » (idem)


Bruitage : gros plouf !


***





13- LE FACTEUR QUI MANQUE D’R

Ann Rocard


Lu pour la première fois lors d'une émission "A Fleur de peau" de RCF en avril 2022
(le thème de l'émission étant lettres, correspondance, romans épistolaires…).





Je ne vous ai jamais parlé d’un de mes meilleurs amis, un grand viking blond baraqué qui chevauche son vélo à longueur de journée.
Mon ami Ralph Rabais... « Alph Abais » comme il le dit lui-même.
Surnom on ne peut plus adapté quand on est un facteur non timbré.

Eh oui, vous avez bien entendu : Ralph est facteur. Pas facteur d’orgue ou de piano. Il distribue simplement le courrier à domicile.
Mon ami Ralph a un petit souci d’élocution : comme il peut manquer une touche à un clavier, il lui manque une lettre, le R ; il manque d’air tout bêtement d’où la nécessité de vivre loin des villes polluées, ce que je lui répète régulièrement. Hélas, mes conseils restent lettre morte et enterrée. Normal pour un facteur têtu.


Malheureusement, son handicap entraîne souvent des problèmes de communication.
« Il faut que tout soit pope.
— Pope comme le pape ?
— Non, pope, nickel, nettoyé. »
Ah, propre !
Impossible pour lui de rouler le R dans la farine... Il oule simplement le bip (bruitage) dans la fa-ine.
De quoi parfois exploser de joie...
« Ca’ le ‘i’e est le p’ope de l’homme. Comp’is ? »
Compris ? Non... pas vraiment. Ah, si ! Le rire est le propre de l’homme ! Evidemment !

Bruitage : rire grave.

Ralph rit à gorge déployée. En tant que facteur expérimenté, il ne prend plus tout au pied de la lettre — au sens propre, bien lavé, à peine sorti de la douche, non de la bouche. Il s’est affranchi de toute moquerie.

Depuis le jour de ses six ans, il a perdu la 18ème lettre de l’alphabet ; ne vous moquez pas, ça peut arriver à tout le monde.
Il y a peut-être un gène là-dessous. Son cousin a perdu le do de sa clarinette et sa tante perd les pédales.
En tout cas Ralph s’est construit avec cette infirmité.
C’est parfois pratique ; ça lui évite de prononcer le mot de 5 lettres qu’il réduit à 4 : me’de comme made in France.


Ralph adore son travail. Il repère vite les lettres d’amour qui dégagent un parfum très particulier, entre rose et jasmin.
Les factures et les lettres d’injures le hérissent ; il en perçoit le contenu sans jamais les ouvrir. Il s’en débarrasse vite :
« Pouah ! Hop... dans la boîte ! »
Il a surtout un faible pour les chats, les cats ! et les ca’tes postales qui le font voyager aux quat’es coins du monde.


Ce qu’il préfère, c’est remettre du courrier en main propre à miss Yvette, la vieille dame du coin de la rue qui éparpille des miettes de pain pour les oiseaux.
« Comme elle est un peu du’ d’o’eille, on se comp’end t’ès bien, et elle a toujou’s des gâteaux à m’off’i’ ».

Il m’a d’ailleurs confié un jour son petit secret : les lettres que reçoit miss Yvette, c’est lui qui les écrit en falsifiant son écriture, pour qu’elle se sente moins seule.

Bruitage : deux coups de sonnette.

« Bonjou’, c’est moi ‘Alph ‘Abais ! Le g’and blond avec deux chaussu’es ve’tes. Vot'e facteu’ qui sonne toujou’s deux fois ! J’ai un colis pou’ vous, ma chè’e demoiselle ! »


Il y a une semaine, miss Yvette a pris son dernier envol, suivie de tous les oiseaux du quartier. Ralph s’est mis à déprimer et finalement, il a décidé :
« Je p’ends le tau’eau pa’ les co’nes ! »
Le taureau par les cornes ! Oui, c’est urgent ! Mon ami doit changer d’R, sauter en parachute, histoire de croiser miss Yvette au détour d’un nuage.


Ma proposition passe comme une lettre à la poste.
Grâce à un baptême de l’R — la lettre —, Ralph Rabais atterrit au milieu d’un champ, et il se sent soudain libre comme l’air — A-I-R.
Et là, nous comprenons le fin mot de l’histoire : l’R, la consonne, est enfin libre aussi. Un grand R qui a pris son autonomie, sans doute après avoir été longtemps prisonnier de l’inconscient de mon ami.

RRRRRR ! Nous l’entendons rrrrronfler au-dessus du prrrré.
Facteur de chance : Ralph a emporté une épuisette, et il s’écrie :
« On ne sait jamais, ça peut toujou’s se’vi’.... »

D’un geste habile, Ralph récupère la lettre anonyme et vagabonde en murmurant, ravi :
« Le fond de l’Rrrr est frrrais ! »
Puis il me remercie d’un sourire et s’éloigne, chantonnant, tête en l’air... car il a l’R et la chanson.

***





14- DOUBLE ALÉATOIRE

Ann Rocard


Thème « double ».





Je flânais dans les rues en attendant un premier rendez-vous chez un psy — sur les conseils de mon frère —, quand une silhouette attira mon attention dans une boutique. Mon reflet simplement.
Mais la forme et les couleurs de mes vêtements étaient modifiées par la vitre.
Intriguée, je collai mon visage à la devanture... La silhouette me ressemblait comme deux gouttes d’eau, cependant elle ne faisait pas les mêmes gestes que moi.
J’ai d’abord cru à un trucage. Une caméra cachée ou je ne sais quelle entourloupe.


Pour en avoir le cœur net, je suis entrée dans le magasin.
La silhouette était en fait un mannequin en plastique immobile, ce qui m’a fait rire sous cape. Cette expression “rire sous cape” m’a toujours fascinée depuis mon enfance ; même sans cape, on peut rire sous cape.
Cap au Nord ! Virons de bord ! Et cessons de lécher les boutiques !
J’allais ressortir du magasin de vêtements hors de prix quand il m’a semblé voir le mannequin incliner la tête et tourner son regard vide vers le mien. Etrange...

Une vendeuse s’est approchée de moi :
« Vous cherchez quelque chose de particulier ? Cette robe est tellement tendance...
— Trop dense pour danser sans doute... »
J’avais dû penser à voix haute, car elle précisa d’un ton condescendant :
« Très à la mode, on ne peut plus chou, si vous voyez ce que je veux dire. »
Je ne voyais rien du tout, moi qui préférais planter les choux à la mode de chez nous, accoutrée d’un jean antédiluvien.


La vendeuse fit demi-tour avec élégance et supériorité, me laissant face au mannequin, vêtu d’un tutu style Lac des cygnes.

(Bruitage : air fredonné, extrait du Lac des cygnes)
J’entendis alors quelqu’un fredonner l’un des airs connus du ballet de Tchaïkowsky.
(Bruitage : air fredonné)
J’étais pourtant la seule cliente.

Oh ! Le mannequin s’était approché de moi imperceptiblement, au moment où je m’étais retournée.
« Ça te dirait de prendre ma place ? »
Voilà que je faisais parler un mannequin, telle une ventriloque ! De quoi m’inquiéter ! J’allais avoir un truc à confier au psy que je ne connaissais pas encore.
« Ohé, du bateau ! Ça te dirait de prendre ma place ? Je pourrais aller me dégourdir les pattes. »
Je jetai un coup d’œil à ma montre. Il me restait un quart d’heure avant le rendez-vous. Pourquoi ne pas tenter l’expérience !


Le mannequin commençait à s’impatienter :
« Tu as dû remarquer qu’on a la même tête. Je suis simplement ton double aléatoire, ta sœur jumelle qui a raté le dernier métro. »
Ma sœur jumelle ! Tiens bon, on en apprend tous les jours ! Mes parents n’étant plus de ce monde, ce serait difficile de les interroger.

Une sœur jumelle ! J’entendais déjà le psy s’esclaffer :
« Quelle imagination, ma p’tite dame ! » à moins que ce soit le genre de type qui ne desserre pas les dents, comme mon dentiste.

J’étais quand même troublée. Soit je rêvais, ce qui était plutôt rassurant, soit les champignons de ce midi avaient des conséquences hallucinogènes, soit j’avais besoin d’un psy de toute urgence.


Ce qu’il se passa ensuite, impossible de m’en souvenir. J’ai comme un énorme trou de gruyère dans le cerveau.

Et je reprends à l’instant conscience chez le docteur Dulac, un grand Suisse, amateur de fromage.
Il a dû m’hypnotiser à mon insu. De quoi me révolter !


Maintenant il me tapote la main en souriant de toutes ses dents, trop blanches pour être vraies :
« Vous avez dormi comme un bébé. Une vraie régression intra-utérine. N’est-ce pas ? »
Interloquée, je me redresse au ralenti.

(Bruitage : extrait du Lac des cygnes)


SUGGESTION DU CÉLÈBRE DOCTEUR DULAC :
C’EST VOUS QUI DÉCIDEZ QUELLE FIN VOUS CONVIENT LE MIEUX !



1-

Interloquée, je me redresse au ralenti.

(Bruitage : extrait du Lac des cygnes)

Le grand Suisse, vêtu d’un tutu style Lac des cygnes, semble voltiger comme s’il se trouvait sur la scène d’un théâtre de Saint-Pétersbourg. Il en a même perdu son accent :
« Le rôle du cygne blanc me convient parfaitement. Et vous, que choisissez-vous ? »
Il s’interrompt soudain, avec une grimace et la main sur le ventre :
« Les trompettes de la mort ont encore sonné, je n’aurais pas dû déjeuner... » avant de poursuivre sur un pas de deux :
« Le cygne noir pourrait être votre double aléatoire et maléfique... »


Abandonnant le docteur Dulac et mon projet thérapeutique, je m’éclipse au plus vite.
Quitte ou double ? Les champignons de ce midi ne lui ont vraiment pas réussi.

(Bruitage : extrait du Lac des cygnes)



2-

Interloquée, je me redresse au ralenti, vêtue d’un tutu style Lac des cygnes.

(Bruitage : extrait du Lac des cygnes)

Pourquoi suis-je affublée de cette tenue ? Je n’ai quand même pas échangé ce tutu contre mon jean rapiécé dans la boutique de fringues... Il faut que j’aille vérifier.
J’agite les bras et m’éloigne, malgré les prières du docteur Dulac qui chantonne avec ferveur sur un air de Brel :
« Ne me quittez pas... Tout peut s’oublier... Même votre double aléatoire... »

Quitte ou double ? Les champignons de ce midi ne m’ont vraiment pas réussi.

(Bruitage : extrait du Lac des cygnes)


3-

Interloquée, j’essaie de me redresser... Impossible. Je réalise que ma peau a changé de couleur et de texture. J’ai l’impression d’être un mannequin en plastique, vêtu d’un tutu style Lac des cygnes.

(Bruitage : extrait du Lac des cygnes)

Le grand Suisse se penche vers moi, semblant comprendre ce qu’il m’arrive :
« Ne vous inquiétez pas, ce ne sont que des hallucinations, surtout après avoir déjeuné au restaurant du coin. En ce moment, par exemple, je ne suis qu’un tas de ferraille, un Robocop en quête de sa face lumineuse. Patience, ça finit toujours pas passer. » Et il ajoute avec petit rire : « Nous sommes quittes. »

Nous nous armons donc de patience en écoutant un air de Tchaïkowsky.
Quitte ou double ? Les champignons de ce midi ne nous ont vraiment pas réussi.

(Bruitage : extrait du Lac des cygnes)

***





15- SAUTES D’HUMEUR OU SAUTES D’HUMOUR ?

Ann Rocard


Lu pour la première fois lors d'une émission "A Fleur de peau" de RCF en avril 2022
(le thème de l'émission étant humour, rire, parodie).







Mon cousin Germain — c’est son prénom — qui n’a aucun humour, rédige une thèse sur le rire. Je crois que lire Bergson lui a sonné les cloches.
Pourquoi a-t-il choisi un tel sujet ? Quand il m’a annoncé son projet, je lui ai ri au nez qu’il a d’ailleurs en trompette.

Germain déteste les jeux de mots, il a les zygomatiques coincés, il rit à peine du bout des dents depuis qu’il s’est fait mettre un nouvel implant...
Il est tout le contraire de ce qu’on nomme un joyeux luron. C’est plutôt un pince-sans-rire ; il pratique l’ironie à froid, même en pleine canicule.
Je crois qu’il a été traumatisé quand sa voisine est morte de rire un premier avril, après avoir gobé un poisson.

En fait, travailler sur cette thèse doit être une sorte de parcours initiatique. Une quête de la joie qui est en lui et ne peut s’exprimer.
Bien qu’il vive au bord de la mer, face à l’océan, rien ne le fait marrer.
Quant à Venise, n’en parlons pas, il n’a jamais réussi à se gondoler. Oui, je sais, c’est un mot très familier.


Alors il s’entraîne devant la glace à faire bouger les muscles de son visage, le tout accompagné d’expirations plus ou moins bruyantes.
Il glousse : (bruitage).
Il gazouille comme un bébé : (bruitage).
Il rigole familièrement : (bruitage).
Il rit et toussote au risque de s’étouffer : (bruitage).
Il rit à se décrocher la mâchoire... ce qui est très néfaste pour ses implants.
Mais le cœur n’y est pas.

“Peut-on rire de bon cœur ?” est l’un des chapitres primordiaux de son travail de recherche ! Trouvera-t-il un jour la réponse ? Pas sûr...
En attendant, il blague et plaisante en riant jaune comme un coing.
Il pouffe, il se pâme, il se tient les côtes, il s’esclaffe : ah ! ah ! ah ! Il se fend la pêche à la ligne, mais la joie ne mord pas à l’hameçon. (bruitages : rires forcés)


Hier il m’a même demandé de lui chatouiller la plante des pieds avec une plume. Pas le moindre frisson. Il est resté de marbre.
Pas étonnant : il s’était levé du pied gauche et il était de fort mauvais humour. Ça lui arrive parfois au saut du lit : des sautes d’humour qui le rendent lunatique, fantasque.

De le voir ainsi, les lèvres pincées et les yeux secs, j’ai été prise d’un fou rire irrépressible. Je riais aux larmes, pleurant comme une madeleine de Proust. Impossible de m’arrêter. Larme à droite, larme à gauche !
Et Germain de protester, furieux :
« Il n’y a pas de quoi rire ! »
Mais si, mon vieux, mais si ! Rira bien qui rira le dernier.


A ce moment-là, le lustre s’est décroché du plafond, sans doute à cause des vibrations que mon rire avait provoquées... et il a atterri sur mon cousin, juste au niveau des omoplates.

(bruitages de chute et de casse).

Son dos s’est mis à enfler à vue d’œil...


Et là, incroyable mais vrai, Germain a commencé à glousser, gazouiller, rigoler… (différents bruitages) .
Il riait comme un bossu : (bruitage).

Il riait aux éclats : ça pétaradait de tous côtés, jusqu’au plafond.

(bruitage : explosions).

Oui, le cœur y était vraiment.


Heureusement qu’il ne s’est pas mis à rire comme une baleine, il aurait été capable de sauter par la fenêtre — une vraie saute d’humour !— et de s’éloigner dans l’océan.

(bruitage : plouf et mer)

***





16- SE METTRE AU VERT... ET FINI LES VERTIGES !

Ann Rocard


Lu pour la première fois lors d'une émission "A Fleur de peau" de RCF en mai 2022
(le thème de l'émission étant printemps, renaissance et reconnaissance).







J’ai un nouveau voisin dans l’immeuble de gauche, le teint verdâtre et le sourire aux lèvres, toujours vêtu d’un pantalon kaki et d’un pull pistache.

Tout à l’heure, il est venu m’inviter à prendre un verre chez lui en précisant :
« Sauf si vous êtes allergique aux écolos.
— Alcoolos ?
— Ecolos. Au fait, je m’appelle Oliver, né sous le signe du verseau. Mes parents ont dû avoir des pensées prémonitoires le jour de ma naissance. »

J’en suis restée perplexe. C’était une drôle de façon de se présenter. Mais j’ai accepté, à la fois curieuse et ravie ; je trouve tellement dommage de ne pas établir de liens avec ceux qui nous entourent.


Je me retrouve à présent devant la porte entrouverte de son studio qui donne sur un mini jardin au rez-de-chaussée de son immeuble.

Et là, je crois voir le monde à l’envers : sol vert-bleu, murs émeraude, plafond épinard. Une paire de tennis suspendue à un clou sur le chambranle de la porte-fenêtre... C’est vraiment ce qu’on appelle familièrement marcher à côté de ses pompes.
A croire que c’est une blague !

Non, Oliver m’accueille en souriant et me propose un verre de menthe à l’eau. Il fait sans doute partie des AEA, les anciens écolos anonymes.


Nous voilà assis dans son mini jardin, en pleine jungle, entre fleurs et pépiements.

(Bruitage)

J’aurais préféré un petit verre de blanc pour accompagner cette plongée dans la verdure. Mais on ne peut pas tout avoir...

Mon hôte, lui, semble boire du petit lait, prêt à se lancer dans un discours politique. Il a sans doute perçu mes hésitations électorales et mes inquiétudes quant à l’avenir de la planète.
Il ne va pas tarder à me tirer les vers du nez pour mieux me convertir à sa vision de l’univers... Vision qui est peut-être déjà la mienne. Mais je fuis systématiquement le prosélytisme. En tant qu’adepte du hockey, je lèverai le carton vert au moindre dérapage.


En attendant, j’oriente la conversation vers la botanique et les petites bestioles : dites-le avec des fleurs ! Y a pas de lézard, vous êtes un connaisseur ! Quelle est donc cette belle plante ? Et ces insectes à vous donner des fourmis dans les jambes ?
Fine mouche, Oliver répond à toutes mes interrogations sans perdre de vue son objectif.


Je lui pose enfin une question plus directe :
« Cher voisin, pourquoi avoir choisi de vous installer ici ?
— C’était la fin de l’hiver. J’ai quitté Montrouge, car j’avais besoin de me mettre au vert. Finis mes vertiges de naturaliste ! 50 nuances de vert m’ont fait le plus grand bien. »
En effet, avec ses peintures intérieures, il s’en est donné à cœur joie. Je me contente de garder mes réflexions pour moi.


Oliver cesse de sourire et me fixe, l’air sérieux. Il pâlit légèrement. Aïe ! Je m’accroche au fauteuil de jardin.
Et il se penche vers moi, mal à l’aise :
« Il faut que je me confie à quelqu’un... »

Confessionnal en plein air. Petites bestioles à l’écoute. Je m’attends au pire...
« Il faut que je me confie à quelqu’un... Je ne comprends pas ce qu’il m’est arrivé : j’ai voté blanc. Et vous, si ce n’est pas trop indiscret ?
— Bleu printemps ! »


Son regard s’éclaire. Sans un mot, il va chercher une bouteille de Pinot gris et deux verres à pied. Plus besoin d’annoncer la couleur ! Nous trinquons tout simplement.

(Bruitage : gling ! Deux verres s’entrechoquent)


***





17- L’ONCLE NARCISSE À FLEUR DE PEAU

Ann Rocard


Pour la dernière émission "A Fleur de peau" de RCF en juin 2022.







Mon oncle Narcisse m’a transmis sa passion : cultiver son propre jardin secret. Une fois par semaine, je le rejoins dans son petit paradis terrestre.
Il élague, il divague en effeuillant des marguerites :
« Je t’aime, un peu, beaucoup, à la folie... »
Jardinier retraité depuis belle lurette, l’oncle Narcisse passe son temps à conter fleurette aux ancolies mélancoliques, aux belles-de-nuit, aux Valérianes et Véroniques... pour tenter d’oublier le passé dont il ne veut jamais parler.
J’ai mené une enquête discrète : autrefois, paraît-il, il dansait la capucine avec une belle plante, une certaine Marguerite qui papillonnait des cils pour mettre en valeur ses iris d’un bleu profond. Côté intellect, elle était plutôt ras des pâquerettes, d’après les mauvaises langues.
Narcisse la couvrait de fleurs, de poèmes et de compliments, qu’elle interrompait sans cesse d’un « Ah, c’est le bouquet ! » exaspéré.
Pauvre Narcisse, ce fut une histoire à l’eau de rose qui s’acheva brutalement.
Un jour, la belle plante l’avait planté là. Elle l’avait tout simplement envoyé sur les roses... et il en était ressorti le cœur plein d’épines.
Il avait remué ciel et terre pour la retrouver, éliminant les soucis jaunes ou orangés, semant des pensées positives, empêchant quiconque de marcher sur ses plates-bandes.
Et le temps avait passé...

A présent, Narcisse n’est plus dans la fleur de l’âge ; il se qualifie lui-même de vieille branche, un peu dure de la feuille. En tout cas, ce n’est pas le genre à s’admirer dans un miroir ou à la surface de l’eau.
Mais il est toujours aussi fleur bleue et cela m’émeut.

Ce matin, j’arrive chez lui plus tôt que d’habitude. Et je découvre le pot aux roses, l’unique pot vernissé de son jardin d’Eden.
L’oncle Narcisse se tient près d’un étang miniature, bordé de roseaux, et il chante à pleins poumons sur l’air des bijoux de Gounod :
« Que tu es belle en ce miroir ! Est-ce toi, Marguerite ? Réponds-moi, réponds vite ! »
Non, c’est impossible. Il ne croit quand même pas que la belle plante de jadis va faire entendre sa voix. Si ça se trouve, il y a longtemps qu’elle mange les pissenlits par la racine, après une cérémonie sans fleurs ni couronnes.

Soudain l’oncle Narcisse m’aperçoit et il rougit comme une pivoine. Il voudrait disparaître à cent pieds sous terre, tremblant comme une feuille. Le comble du jardinier !
Il bafouille et cherche une vague explication, mais je lui coupe l’herbe sous le pied :
« Tonton, j’ai apporté de quoi casser la graine. Ne tourne plus autour du pot, il est temps de garder les pieds sur terre et de voir la vie en rose. Non ? »
Narcisse cueille un trèfle à quatre-feuilles avec un demi-sourire :
« Tu as peut-être raison... Fini les émotions à fleur d’eau... »
C’est alors qu’une voix venue d’ailleurs l’interrompt :
« Alors là, c’est le bouquet ! »

(Bruitage : gong)


***





18- COMMENT TROUVER SA VOIE

Ann Rocard


Pour l’avant-dernière émission "A Fleur de peau" de RCF en juin 2022.







Ce matin-là, je me rendais sur la tombe de ma vieille grand-mère Monîque par des voies détournées pour lui porter une bonne bouteille. D’après elle, tous les chemins mènent au rhum, même le chemin des écoliers.
J’empruntai précisément celui qu’elle suivait jadis lors de ses expéditions buissonnières.

Quand j’atteignis la petite voie sans issue qui mène au cimetière, il me sembla entendre des voix. Pas une seule... mais plusieurs voix qui se répondaient. Cependant les environs étaient déserts.


Intriguée, j’accélérai et poussai la grille rouillée au bout de l’impasse.

(Bruitage : grincement)

Un merle s’envola, sifflant un air en voie de disparition.

(Bruitage : cri d’oiseau)

Première à gauche, troisième à droite. Je repérai rapidement la tombe de granit sous laquelle ma grand-mère Monîque avait rejoint son Alfonse l’an passé. Son cher Alfonse dont elle s’était amourachée le jour de ses 70 ans, malgré un crâne d’œuf et une voix à vous faire dresser les cheveux sur la tête.

Pour fêter leurs épousailles, ils étaient partis faire le tour de France à vélo. Monîque était une femme de caractère. Alfonse n’avait guère voix au chapitre, ce qui l’avait rendu aphone, mais comme il avait plusieurs cordes vocales à son arc, il avait vite trouvé le moyen de rebondir et de s’exclamer :
« Ma parole ! Vois-tu ce que je vois ? »
Et ma grand-mère de s’égosiller comme la reine de la nuit, dès que quelque chose l’étonnait :
« Ah ah ah ah ah ah ah ah ah ! Mon Alfonse, j’ai vu ce que tu as vu, et j’en reste bouche bée. »
Elle avait un accent chantant, parfumé de thym et de lavande. Sans jamais oublier l’accent circonflexe sur le i de Monîque que lui avait légué son père.


Je dissimulai la bouteille entre deux pots de fleurs et m’apprêtai à chantonner le refrain favori de ma grand-mère, quand une voix d’outre-tombe me fit sursauter :
« N’oublie pas tes harmoniques, Monîque ! »
Quelqu’un était en train de se moquer de moi. J’étais outrée, prête à protester, et je jetai des coups d’œil de tous côtés.

« Ma parole ! Vois-tu ce que je vois ? 
— Ah ah ah ah ah ah ah ah ah ! Mon Alfonse, j’ai vu ce que tu as vu : ma petite-fille préférée qui me rend visite.
— Je parlais de la bouteille.
— Ce que tu peux être terre-à-terre, mon Alfonse. Descends de ton nuage ! On va fêter ça. »

A part un vieux matou miteux qui suivait son petit bonhomme de chemin, pas un chat dans le cimetière. Je commençais à penser que je déraillais.
Un indice me mit sur la voie lactée :
« Mamie Monîque ? C’est toi qui me parles ?
— Evidemment, ma petite. Qui voudrais-tu que ce soit ? Alors, tu reviens t’installer dans la région ? Tu vas racheter ma maison ! Je suis bien heureuse. »
Ça alors ! Tout le monde ignorait mes projets actuels. Je n’en revenais pas.
« Ma parole ! La petite a trouvé sa voie ! » précisa Alfonse.


Moi qui ne m’intéressais pas à l’au-delà, je restai perplexe. Il y avait de bonnes raisons de remettre en question tout ce à quoi je croyais dur comme fer.
En effet, j’avais décidé de changer de vie, de retrouver mes racines, de me rapprocher de ma grand-mère qui avait tant compté pour moi.

La voix chantante s’exclama :
« J’espère que tu viendras souvent nous voir, mon Alfonse et moi. Dès que tu auras emménagé dans ma maison, soulève la cinquième pierre à droite de la cheminée. Tu y trouveras des cassettes que j’ai enregistrées pour toi. Je te laisse, ma petite, cela m’épuise de parler autant. »
La voix devint murmure... et s’éteignit.


Je pensais avoir rêvé sous le coup de l’émotion.
Deux semaines plus tard, j’emménageai dans la maison de Monîque et je soulevai la cinquième pierre sous laquelle il y avait une enveloppe contenant plusieurs cassettes.
La voix de ma grand-mère m’accompagnerait jusqu’à ce que je la rejoigne ici, ailleurs ou en Italie... Tous les chemins mènent à Rome, aurait-elle dit.

***





19- RECHERCHE MÉMOIRE

Ann Rocard


"A Fleur de peau" de RCF en mai 2022.







Ce matin, j’ouvre l’œil… Et je constate, à peine ennuyée : j’ai perdu la mémoire.
D’abord, je ne m’inquiète pas, car chaque jour, c’est la même chose avec mes clefs de voiture. Heureusement, j’ai un porte-clefs qui répond quand je siffle.

Bruitage : Pssss ! Bip bip bip.

Il faut absolument que je mette au point un système identique pour ma mémoire. Elle commence à me jouer des tours de passe-passe épisodiques.


Revenons à nos boutons. Je la cherche partout, je la connais par cœur, elle aime bien jouer à cache-cache.
Rien dans le lave-linge ni dans le placard à balais.
Une fois, elle s’était glissée dans le tuyau d’évacuation du lavabo, tout ça parce qu’elle avait entendu parler de la mémoire de l’eau et voulait prouver la véracité de la théorie aquatique. Résultat, j’ai attrapé des tocs à cause de sa tactique. Mais, passons...


Je commence par me raisonner :
« Si tu la connais par cœur, c’est que tu ne l’as pas complètement perdue. Elle est juste égarée. »
Garée ? Bonne idée ! Je file dans le garage. Toujours rien.


Je ne vois qu’une solution : passer une petite annonce dans le journal.

URGENT - RECHERCHE MÉMOIRE
FORTE RÉCOMPENSE
Prière de renvoyer rue du Poisson rouge,
Passoire 01999 .



Dès le lendemain, on frappe à ma porte.
C’est le fils de mon voisin, le p’tit Merlu. Il me tend un pot de confiture, rempli d’une gelée inconnue :
« Je viens chercher la récompense ».
Je ne sais pas ce que je vais bien pouvoir lui donner ; je verrai plus tard.


J’ouvre le pot et fixe la gelée qui ne me dit rien qui vaille.
« C’est votre mémoire », insiste le p’tit Merlu.
Ah, non ! Désolée, mon bonhomme, ce n’est pas la mienne. Elle a une odeur bizarre. Il lui manque un petit grain de folie et mon côté lavande.


Au bout d’une semaine, je commence à paniquer. Mettez-vous à ma place ! Moi qui comptais écrire mes mémoires et les faire éditer, je n’aurai plus rien à raconter.
Jusqu’à présent, j’avais la mémoire qui flanchait comme dans la chanson. Il suffisait de la rafraîchir de temps en temps ; quelques minutes au congélateur et elle reprenait du poil de la bête. On la qualifiait presque à nouveau de mémoire d’éléphant.


Enfin, ce matin, arrive un paquet en provenance de l’Emmental — cette vallée suisse dans le canton de Berne —, avec un petit mot manuscrit :
« On a retrouvé votre mémoire dans une fromagerie.
Donnez la récompense à l’un de vos voisins
et prenez soin de vos neurones pour éviter les trous de mémoire. »
C’est le p’tit Merlu qui va être content !
Je ne sais toujours pas ce que je lui donnerai... Ah, si ! Je lui dédicacerai mes Mémoires. Ça lui fera peut-être une belle jambe, mais il adore courir, ce ne sera pas inutile.


Je remercie donc le facteur. Le soleil paraît plus clair que d’habitude, la vie va reprendre son cours suspendu.
J’ouvre délicatement le paquet.
Il est vide, complètement vide. Ma mémoire a dû se dissoudre en route car il fait particulièrement chaud ces temps-ci et le colis a mis du temps à me parvenir.
Il ne reste que les trous.

***





20- LES D EN SONT JETÉS !

Ann Rocard


.







César X vivait de sa plume ou plutôt de leurs plumes. Il élevait des oies dont il prélevait le duvet avec respect. On le surnommait C-X.
Du matin au soir, il chantonnait :
« J’ai deux amours : l’alphabet et mes oies ;
j’les aimerai toujours. J’fais pas n’importe quoi... »

C-X consacrait ses heures de repos à la calligraphie. Il traçait des lettres de A à Z du bout d’une plume bien taillée, des lettres noir et blanc qu’il enluminait, tel un moine dans un scriptorium.


On m’avait demandé d’écrire un article concernant une personne originale. J’en touchai alors un mot à mon voisin, le père Merlu. C’est lui qui me suggéra de rencontrer son vieil ami, César X, et qui m’obtint un rendez-vous à la Ferme du beau A — nom sans aucun rapport avec le serpent constricteur d’Amérique tropicale.


César X s’était expatrié à Q, un village normand à peine visible sur une carte.
Quand je lui rendis visite, il y a deux semaines, C-X marchait sur des E, au sens figuré évidemment. Il n’allait quand même pas écraser les E de ses oies.
Le dos voûté, le regard triste, il me salua d’un soupir. Il venait d’enterrer près d’une mare son volatile favori, celui qu’il appelait F comme effronté.
Il achevait de peindre trois mots sur une pierre :

« Ici J F »



Je gardais le silence. « Toutes mes condoléances » auraient sans doute été déplacées.

C-X me jeta un coup d’œil déprimé :
« Vous tombez mal. J’abandonne. Fini, le duvet et la calligraphie. A moins que vous ne sachiez jongler avec les 26 lettres de notre alphabet, si l’on met de côté l’E dans l’O et l’A dans l’E. 
— Pardon ?
— Œ et Æ si vous préférez. »


Sur ce, il s’assit sur un banc athénien en forme de Y et ferma les yeux, parfaitement immobile.
Que faire ? M’éloigner sur la pointe de pieds ou tenter une partie de jonglage ?
Mon article n’avait que peu d’importance, la survie de C-X était la priorité. Je devais lui changer les I-D...
Autant tenter le tout pour le tout. Je respirai profondément et plongeai dans l’irrationnel.
Sans réfléchir, en me laissant guider par des lettres calligraphiées.


« A-V, César ! »
Surpris, C-X releva l’une de ses paupières.
Je lui fis lancer le D, la lettre, pas l’objet. Un G de passage s’en saisit, tandis que j’attrapais le H qui n’avait rien de contondant... et en fis grand K, comme koala.
C-X en resta bouche B.

L’R de rien, j’agitai mes deux L et déclarai « Je t’M ! » (le tutoiement s’imposait en de pareilles circonstances !), « Je t’M ! » sans le moindre N, pas la N ! Et je sautai dans l’O de la mare pour avoir le P, pas la paix.
César et ses oies en étaient pantois. Il fallait bien que je les Z ! Allez, Uuuu !


Pour me réchauffer, je préparai du T à la menthe... et César X ébaucha un demi-rire :
« I i i i i i i i ... »
J’en profitai pour lui tendre une plume :
« Je rends à César ce qui appartient à César. » Et j’ajoutai en pointant le ciel du doigt : « Mais qui R S T ? »
La constellation Cassiopée, le grand W, venait d’apparaître au-dessus de la Ferme du beau A.

Les oies pouffèrent de joie :
« A A A A A A A A ! »
Et César X trempa sa plume dans l’encre noire avant d’écrire sur un parchemin :

LES D EN SONT JETÉS. TOUT N’EST PAS FINI.



***





21- TROMPETTES DE LA RENOMMÉE

Ann Rocard


.





Je reviens à peine du festival de musique « Vent arrière ! » qui a lieu chaque année dans une petite ville pleine de courants d’air ; j’y ai vécu une aventure étonnante.


Une formation inconnue, « Eléphalec », devait donner un concert sous un chapiteau circulaire.
Une formation de deux musiciens : un certain Alec Tronlibre et son inséparable L-F, tous deux trompettistes.
Aucune autre précision, pas de photo, rien sur internet... J’étais intriguée.
Mais vu la qualité habituelle des prestations de ce festival, j’ai acheté un billet à un prix défiant toute concurrence et me suis installée au premier rang.


Coup de trompette !
(Bruitage)
Un éléphant entra en piste. Je dis bien « un éléphant », pas un type déguisé ou un automate quelconque. Un éléphant d’Asie, 2 mètres 50 de haut. L’œil pétillant, un vague sourire aux lèves.
J’hallucinai et je n’étais pas la seule. La mise en scène frisait l’absurde.

Puis un grand gars dégingandé, trompette à la main, rejoignit le Proboscidien. Visage en lame de couteau et chapeau claque ; le portrait craché de Valentin le désossé — à part le nez en trompette. Il ne manquait que Jane Avril et le concert virerait au french cancan.
Les applaudissements d’accueil restèrent en suspens. L’incompréhension se lisait sur tous les visages ou presque...


Alec Tronlibre prit la parole :
« Bonsoir à tous. Merci d’être là. Je vous présente ma charmante partenaire ; j’ai nommé L-F. Elle est fantastique, c’est elle qui nous permettra d’atteindre la célébrité. »
Pour confirmer ma première impression, Brassens chantonna dans un coin de ma tête :
« Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées... »


Alec Tronlibre poursuivit sur le ton de la confidence :
« Avant de commencer à jouer, j’aimerais vous narrer en un mot notre rencontre. »
En un mot comme en mille ! Après avoir participé à une dégustation de grands crus, accompagnée de trompettes de la mort, Alec — alors artiste de rue —, zigzaguait sur le trottoir devant un magasin de porcelaine, quand un éléphant rose sortit de la boutique, semblant émettre un vieil air de blues.
(Bruitage)

« Un éléphant, ça trompe énormément », marmonna-t-il en observant l’œil qui le fixait.
Au même instant, un passant musicophobe gronda, l’air mauvais :
« Mets une sourdine, pistonné du piston ! »
Alec prit aussitôt la défense du Proboscidien et la claque destinée à ce dernier. D’où le chapeau claque actuel ! L’éléphantastique s’en souviendrait toute sa vie, vu ses capacités de mémoire.
Le musicophobe s’esquiva sans tambour ni trompette. Alec fut immédiatement dégrisé, l’éléphant regrisé... et tous deux ne se quittèrent plus.


Sous le chapiteau, le public commençait à s’impatienter.
Alec Tronlibre ajusta sa trompette, L-F leva la trompe... et le concert débuta.

(Bruitage : par ex duo de Corette par Jean-François Madeuf et Jean-Daniel Souchon)
https://www.youtube.com/watch?v=EOXt81fRuIo


« Elephalec » nous entraîna du baroque au jazz, revisitant certaines œuvres avec humour. Sans oublier un french cancan final en hommage à Valentin le désossé, cancan qui déchaîna les spectateurs. Nous nous mîmes tous à danser dans une ambiance survoltée.

Alec Tronlibre souleva son chapeau claque, L-F nous lança un clin d’œil malicieux, puis les inséparables firent un dernier tour de piste avant disparaître…
Les futures trompettes de la renommée n’étaient pas si mal embouchées.

(Bruitage : coup de trompette)

***

22- ENTRE QUAT-Z-YEUX

Ann Rocard


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Depuis quelques jours, je n’avais plus les yeux en face des trous, la fatigue sans doute... J’avais donc pris rendez-vous chez le docteur Po — Pierre pour les intimes —, un ophtalmologiste compétent.


J’attendais dans la salle d’attente, quand un grand gaillard entra en boitillant, une casquette enfoncée sur la tête et des lunettes de soleil dissimulant son regard alors qu’il pleuvait à verse.
A vue d’œil, il me sembla plutôt louche, ce qui ne m’empêcha pas de le saluer :
« Bonjour, monsieur.
— T’as d’beaux yeux, tu sais », grinça-t-il en singeant Gabin.

Interloquée, je préférai replonger dans l’Odyssée d’Homère ; le gaillard ne croyait tout de même pas que j’allais lui susurrer un « Embrassez-moi » énamouré.


Il s’assit près de moi et me confia :
« Mon œil-de-perdrix me fait souffrir, à cause de l’humidité. »
Drôle de raison pour consulter un ophtalmo unijambiste. Bon pied, bon œil ! Je fis mine de compatir et murmurai :
« Entre quat’yeux, le docteur Pierre Po saura vous conseiller, il n’a pas les yeux dans sa poche.
— Quat’yeux ? Pourquoi quatre ? »

Je me mordis les lèvres, j’avais visiblement gaffé. Le grand gaillard était borgne... Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois, marmonnait autrefois ma grand-mère en agitant sa canne blanche.
Mais dans la salle d’attente, nous n’étions que deux, le sacre était reporté aux calendes grecques. Homère à la rescousse !

Le drôle de type se pencha vers moi, un peu trop près à mon goût :
« Chez nous, c’est de famille. On a le compas dans l’œil.
— Ah ? Vous vous êtes blessé ? »
Il éclata d’un rire désagréable :
« On apprécie les distances et le reste avec exactitude. Mais j’ai besoin d’un nouveau monocle », ce qui corroborait l’histoire du borgne. « Au fait, on m’appelle le père Métrope. »
Il jeta un coup d’œil à la couverture de mon livre :
« L’Odyssée ? Ça me rappelle mon ancêtre qui avait des problèmes de sommeil.
— Il ne dormait que d’un œil ?
— C’est cela. Il aurait mieux fait de ne pas le fermer... Ça crevait les yeux que l’autre préparait un sale coup... »
Je ne voyais pas le rapport entre l’Odyssée et l’aïeul dont je me moquais éperdument.

« Ulysse, ça vous dit quelque chose, ma p’tite dame ? »
J’approuvais d’un signe, mal à l’aise. J’avais l’impression que derrière ses lunettes de soleil, le père Métrope me dévorait des yeux ou se rinçait l’œil.
« Bon, d’accord, papi était anthropophage, grimaça-t-il. Mais de là à l’aveugler... »

Je fixai la pendule : vivement que le docteur Po me fasse entrer dans son cabinet. Le gaillard devenait collant ; j’essayai en vain de rester à distance :
« L’aveugler ? Avec une lampe de poche ?
— Avec un gros pieu bien brûlant. Pauvre vieux Polyphème, plus moyen de faire les yeux doux à la poupée sur laquelle il bornoyait. »

Aïe ! Le gaillard se prenait pour un cyclope — rien à voir avec les cigarettes qui dépassaient de sa poche.


La porte du cabinet s’ouvrit enfin et le docteur Po sourit :
« Bonjour, madame, c’est à vous. Bonjour, monsieur Métrope. Pas de larme à l’œil aujourd’hui ? »
Le grand gaillard ôta sa casquette et ses lunettes...
Je faillis tourner de l’œil en découvrant l’incroyable réalité : un œil unique au milieu du front, une pupille hypnotisante cerclée de brun. Je n’en croyais pas mes yeux.

Le docteur Po m’entraîna en soufflant avec un petit rire :
« J’ai l’impression que vous lui avez tapé dans l’œil... »
Avant que la porte ne se referme, je perçus le clin d’œil que me lança le père Métrope, tout énamouré.

***





23- L’ABJECTIVORE

Ann Rocard


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Vous n’avez jamais entendu parler du dernier virus, l’abjectivore B ? Jusqu’à aujourd’hui, moi non plus.
Son nom vient du latin abjectus, participe passé de abjicere qui signifie laisser, rejeter, mépriser. L’abjectivore B est censé inspirer le dégoût et le mépris.

Depuis son apparition, il ne faisait guère de bruit, parasitant certaines araignées, surtout celles qui grignotent sournoisement le cerveau. Les signes extérieurs de la personne atteinte étant peu visibles, juste un « beurk » ou un mot grossier qui s’échappait de façon épisodique.
Mais après une mutation généticodyslexique et la lecture 3D d’une BD malfaisante, l’abjectivore B est devenu l’adjectivore D, le boulimique, engloutissant tous les adjectifs qui passent à sa portée... et quelques adverbes pour assaisonner le tout.


Ma cousine foldingue, détentrice de l’araignée silencieuse et de son occupant l’abjectivore mutant, s’éveille ce matin, la bouche pâteuse, cotonneuse, filandreuse, et elle m’envoie un sms qui ne lui ressemble pas :
« Viens vite rapidement incessamment précipitamment ! »
Elle qui est plutôt avare de ses mots, n’a jamais autant tapoté sur son portable.

Je me tourne vers mon perroquet, perché en haut de l’armoire :
« C’est grave, docteur ?
— Très grave », répond-il de sa voix nasillarde.


Pas une seconde d’hésitation. Je file aussitôt chez ma cousine Lili-Lou qui m’accueille en larmes :
« C’est horrible affreux monstrueux épouvantable effroyable abominable... »
Je l’interromps d’un soupir :
« Stop ! J’ai compris. Que se passe-t-il ?
—Je suis cernée, assiégée, entourée... »
J’écarquille les yeux : l’appartement est vide à part nous deux.

Lili-Lou pointe ses lèvres du doigt :
« Je ne peux pas m’en empêcher. Les mots sortent tout seuls, des adjectifs envahissants, insupportables, innombrables, exubérants...
— Stop ! »

Ma cousine plaque sa main droite sur sa bouche pour obtenir le silence. Et j’essaie de trouver une solution : comment faire cesser cette logorrhée pénible, désagréable, incommode, encombrante et j’en passe ?

D’après les dernières recherches, ce genre de virus se transmet par la parole, ce qui permet à la personne atteinte de passer le relais... Aïe ! J’aurais dû venir masquée, casquée, protégée... pour ne pas inhaler l’adjectivore D.


Lili-Lou semble soudain soulagée, allégée, rassurée, réconfortée. Par contre, je me sens oppressée, anxieuse, angoissée, stressée.
Un flot d’adjectifs incongrus, absurdes, dissonants, inopportuns s’accumule au fond de ma gorge.

Sans même saluer ma cousine, je fais demi-tour, dévale les escaliers et cours me réfugier chez moi où mon perroquet imperturbable, flegmatique, impassible, serein diagnostique sans hésitation :
« C’est grave, docteur ! Très grave ! »

***





24- ANONYMAT

Ann Rocard


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J’ai parfois envie de plonger dans l’anonymat, ce long fleuve tranquille qui serpente dans mon jardin secret et que j’aimerais tant découvrir.
Existe-t-il vraiment ?
Pourrais-je au moins l’apercevoir ou le longer, incognito et solitaire ? Incognito, deux ou trois peut-être ; le cognito étant comme chacun sait un état de bien-être, loin de toute interrogation.

Et je m’apostrophe avec véhémence :
« Mais dites donc... Médite donc ! Evacue les soucis, les pensées néfastes ! »


Position du lotus et bouche cousue. Peu après, je m’évade...
Lévitation imaginaire, je m’éloigne du monde dans un état d’apesanteur pour y puiser l’énergie nécessaire à un retour dans la vie réelle et trépidante.

(Bruitages : bourdonnement, souffle, écoulement d’eau…)


A l’écoute d’un bourdonnement, du bruissement de l’air, du murmure des feuilles, du trille d’un ruisseau... je flâne à la lisière d’un bois et suis un layon, effleurant à peine le sol.
Et là, je l’aperçois près d’un arbre. L’œil interrogateur et vaguement inquiet.
L’âne Onima.
Onima, cet âne mythique que je n’ai jamais croisé.

Je perçois dans son regard tous les clichés dont on l’affuble : lui, le symbole de stupidité, de méchanceté et d’entêtement.
Il semble me supplier :
« Laisse-moi une chance... Je ne suis pas celui qu’on croit. 
— Je le sais bien. Entre homonymes, nous nous comprenons. Tu es juste têtu, comme moi. »
A ces mots, ses oreilles s’agitent, ses babines se retroussent en un large sourire. N’allez pas prétendre que les ânes ne sourient pas ! Je suis témoin du contraire !


Malin comme un singe, Onima a saisi quelle était ma quête ; il me guide à travers bois jusqu’à un fleuve, — un long fleuve tranquille —, que j’identifie aussitôt : l’anonymat.
Je n’ai plus envie d’y plonger. Je me contente de le longer, échangeant des rires et des mots muets avec un âne, débarrassé de tout cliché.


Combien d’heures se sont écoulées ? Je l’ignore.
Une chose est sûre : Onima m’attend quelque part dans un espace-temps où règnent calme et sérénité.


***





25- J’EN PARLERAI À MON CHEVAL

Ann Rocard


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Aujourd’hui dimanche, je grimpe dans ma vieille deux-chevaux et décide de ne pas dépasser les 70 km/h sur les routes normandes. Qui veut voyager loin ménage sa monture !

Je suis invitée chez mon ami Marcel Canasson que je n’ai pas vu depuis des lustres. J’ai une fièvre de cheval, mais pas question d’annuler mon expédition ; Marcel prendrait le mors aux dents et couperait les ponts.
Ce n’est pas un mauvais cheval, mais il a parfois des réactions bizarres.
C’est plutôt un bon gars fidèle, à cheval sur les principes, avec des œillères quand il parle politique... Personne n’est parfait.


Autrefois il jouait aux courses, ça l’avait mis sur la paille. Il était obligé de manger à tous les râteliers car il avait toujours besoin d’argent, qui ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval, même pour un turfiste.

Pauvre Marcel, selle de cheval, cheval de course, course à pied, pied à terre... Cette dégringolade avait fini par lui ouvrir les yeux et le remettre en selle. Finis les paris, les poches trouées, la vie de galopin, il s’était retranché dans son haras. L’élevage de chevaux, c’est son dada.


J’arrive donc dans son havre de paix et l’aperçois près de l’écurie.
Etalon sur le retour, la mâchoire chevaline, la crinière poivre et sel moins garnie que dans sa prime jeunesse.
Il semble faire preuve d’une énergie inaccoutumée, mais je ne vais quand même pas lui dire qu’il a l’air d’avoir mangé du cheval ; cela le ferait ruer dans les brancards... De plus, si j’ai bonne mémoire, il est végétarien.
« Hello, Marcel ! »

Bruitage : hennissement.

Il se précipite aussitôt vers moi en hennissant sa formule favorite :
« Hippipic hourra ! Bienvenue au haras ! »

Et il me fait faire le tour du propriétaire à bride abattue, relève avec tendresse un bourrin qui gesticule les quatre fers en l’air dans son livebox... Puis me présente les jeunes qui travaillent avec lui :
« Voici Charly O’Hara, un Irlandais très sympa. Mon poulain qui me remplacera dans quelques années. Je vais lui mettre le pied à l’étrier. » Et d’ajouter en riant : « Je crois que j’ai misé sur le bon cheval. »

Bruitage : galop.

Au pas, au trot, au galop ! Trop c’est trop, il réussit à m’épuiser.


Marcel Canasson ne se contente plus d’élever des étalons et des juments, il a peu à peu transformé son haras en centre équestre, dont il tient les rênes et où l’animal est roi. C’est d’ailleurs son cheval de bataille :
« Pas de mors, ni éperons ni cravaches ! »


Il voudrait m’emmener faire un tour, monter sur ses grands chevaux... qui plus est en amazone, mais je ne suis guère rassurée.
Marcel me jette un coup d’œil ironique :
« J’en parlerai à mon cheval.
— Ce que je dis ne t’intéresse pas ?
— Au contraire ! »
Croyez-le ou non, il a découvert les capacités thérapeutiques de son cheval favori : Ford Mustang.


Comme je ne le prends pas au sérieux, Marcel m’entraîne au pas de course vers le pré derrière la maison. Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. Chaud devant !
Séance improvisée qui sonde ma peur de la supériorité du cheval par rapport à l’Ann. Un problème de taille ! Mais je n’en dévoilerai pas plus...


Je n’ai pas vu le temps passer. Mon état grippal a disparu.
Avant mon départ, Marcel Canasson me propose un dernier verre :
« Le coup de l’étrier ! »
... Et une partie de petits chevaux. Chassez le naturel, il revient au galop !

Bruitage : galop.


***





26- OISEAU RARE

Ann Rocard


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Gaie comme un pinson, je suis partie, sac au dos et appareil photo en bandoulière. Partie là où le vent m’entraînerait... Et j’ai atterri sur une île qui se prétendait déserte.

Bruitage : cris de mouette et ressac.

Sur la plage, pas un chat mais un drôle d’oiseau, rouge comme un coq, qui avait un coup dans l’aile et bayait aux corneilles.

Je le saluai d’un bonjour pétillant. Il se contenta de bredouiller en chancelant :
« Je n’ai pas fermé l’œuf de la nuit... Ne croyez pas que je suis un fou de Bassan, sorti de l’asile. Go est lent, mais Ga est rapide.
— Pardon ?
— On me surnomme Papagano..
— Vous voulez dire Papagai... ?
— Papaga ! Papagano, ornithologue et fier de l’être, fier comme un paon évidemment. »


Après une nuit bien arrosée, le drôle d’oiseau renaissait de ses cendres, tel le phénix. Vaguement revigoré, il me fixa de son regard d’aigle éméché :
« Seriez-vous une tête de linotte à la cervelle de moineau ou la pie voleuse ? Attention, qui vole un œuf vole un bœuf ! »
Que voudrait-il que je fasse d’un bœuf ? J’étais tombée sur un bec. Il n’avait pas les œufs en face des trous, ce Papaga-là. Il valait mieux que je m’éloigne avant de lui voler dans les plumes.


Il ne m’en laissa pas le temps, me noyant sous un flot de questions, sans écouter les réponses que j’aurais pu lui fournir :
« Vous êtes journaliste ? Photographe ? Le petit oiseau va sortir ? Qu’est-ce que vous allez nous pondre ? Vous avez l’air de couver quelque chose... Un miroir aux alouettes ? »
Il se mit à siffler comme un merle La danse des canards et sortit une paire d’ailes de son sac. L’ornithologue était-il la réincarnation d’Icare ?

Il dut lire dans mes pensées car il précisa :
« Je ne suis pas manchot. Je réfléchis un peu plus que le fils de Dédale qui s’était collé des plumes sur les bras malgré le changement climatique. J’ai mis au point un système perfectionné. » Il leva les œufs au ciel. « Je vais enfin voler de mes propres ailes, sans avoir de comptes à rendre à mes crétins de supérieurs. »
A mon humble avis, Papagano se mettait le doigt dans l’œuf ; il allait se brûler les ailes et y laisser des plumes.


Imperturbable, l’ornithologue fixa son costume de héron au long bec emmanché d’un long cou, caqueta une dernière ineptie :
« Finie la politique de l’autruche ! »,
Puis agita les bras et s’éleva sans difficulté. L’oiseau s’était envolé et j’en restais le bec dans l’eau.

Bruitage : cris de mouette et ressac.

Soudain il zigzagua, semblant battre de l’aile... Le Papaga de ouf rima bientôt avec plouf.
Il refit vite surface et cacarda, tel un canard boiteux :
« On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Alors, ma p’tite dame, qui est le dindon de la farce ? »


Bruitage : l’air de Papageno — La flûte enchantée de Mozart.


***





27- RAVÉLUTION CACOPHONIQUE

Ann Rocard


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Enfin un moment de calme. Je m’assieds devant mon piano — qui se prend parfois pour un quart de queue — et m’apprête à pianoter. Et là ! Rien ! Ma main droite refuse de jouer avec ma main gauche. Mes doigts s’agitent et protestent. On se croirait à l’Assemblée Nationale. Aucun terrain d’entente.
« Tu n’as qu’à passer ton Bach en solo !
— Ravélution ! Ravélution ! »

Ma main droite lève le poing et braille avec ferveur :
« C’est la flûte finale ! Groupons-nous... Pas deux mains ! »
La gauche préfère une chopine à Chopin. C’est tout juste si mes 10 doigts ne vont pas en venir aux mains. Les majeurs se dressent grossièrement. L’auriculaire gauche crie « Pouce ! », mais sa voix est couverte par une symphonie de couacs ! 

Je n’ai plus aucun pouvoir sur mes mains qui prônent l’indépendance cacophonique totale.
L’annulaire droit est sur la touche la plus aiguë du clavecin bien tempéré. L’index gauche rappe une rhapsodie et ses voisins brahmsent à tue-tête :
« Y a pas de lézard ni de Mozart !
— Deux Bussy sinon rien !
— Savez-vous planter des choux Bert ? 
— Pas touche ou je fais un Malher ! »

(Bruitage : cacophonie pianistictoc)

Enfer et damnation ! Je préférais quand mes mains se tournaient les pouces sans produire le moindre son. A présent je suis cernée par les graves, transpercée par les dièses et les accords désaccordés.
Je saisis mon trousseau de clefs entre les orteils puisque mes mains ne m’obéissent plus... et ne conserve que les clefs de sol et de fa. Je ne vais quand même pas me taper sur les doigts avec une clef anglaise.
L’essai n’est pas transformé. Mes mains se débarrassent des deux clefs quand elles passent à leur portée. D’ailleurs elles n’y vont pas de main morte et je n’ai plus qu’à mettre la clef sous la porte.

(Bruitage : cacophonie pianistictoc)


Comme j’ai voix au chapitre, j’essaie d’interrompre le cataclysme déglingué, en imitant John Wayne dans un ultime western :
« Haut les mains ! » Résultat : zéro.
« Qui va piano va sano ! Et pour ceux et celles qui ignorent l’italien, traduction : qui va doucement va sûrement ! »
Le niveau sonore a plutôt tendance à s’intensifier.

(Bruitage : cacophonie pianistictoc)

Je tente vainement d’obtenir le silence :
« Pause ! Demi-pause ! »
Mais j’abandonne avec un dernier soupir. Le maestro, qui s’imaginait pouvoir jouer de main de maître dans une cinquantaine d’années, n’est plus maître de ses mains.


Ça me rappelle Ludwig, mon accordeur fidèle et pompier bénévole, qui m’avait demandé ma main quand je sabotais La lettre à Elise. Je lui avais alors rétorqué :
«  Oui, mais laquelle ? Tu es sûr de toi ? Je n’en mettrais pas ma main au feu... »
Comme il n’avait pas d’humour, il avait préféré épouser une contrebassiste surdouée et gâtée par la nature grâce à ses six doigts de la main gauche.

(Bruitage : début de La lettre à Elise de Beethoven)


Laissons de côté les souvenirs, car mon problème actuel est loin d’être réglé.
Première option : je pourrais assommer les contestataires d’un coup de boule sur un coup de tête... Non, pas question de me compromettre, de me salir les mains, je finirais par m’en mordre les doigts.
Deuxième option : mettre la main à la pâte à tarte... Encore faudrait-il que mes paluches soient d’accord.
Troisième option : mimer l’indifférence. « Je m’en lave les mains », dirait Pilate métaphoriquement en sortant sa pierre ponce. Ah non, pitié ! Je ne vais pas passer le reste de ma vie, scotchée sur mon tabouret, à écouter un concert bas de gamme.
Alors que faire ? Je suis à deux doigts de l’apocalypse...

(Bruitage : cacophonie pianistictoc)


J’aperçois soudain un fil étrange au creux de mes paumes, un fil qui s’allonge peu à peu. Un poil dans chaque main ! Le rythme diabolique s’apaise, les fausses notes se délitent... Pianissimo pianissimo. Un dernier coup de pouce et le silence revient. Les doigts dans le nez, comme si rien ne s’était passé.
Pourtant les poils sont bien là et mon espoir de pianoter dans une cinquantaine d’années s’est évanoui en fumée.


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28- CARTOMANCIE OU CARTOMENSONGE ?

Ann Rocard


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Je me pose certaines questions quant à l’avenir. J’ai donc pris rendez-vous chez un tarologue nommé Tartarin ; mon frère m’a d’ailleurs traitée de tarée. J’aurais préféré rencontrer une voyante qui perdrait la boule ou se noierait dans du marc de café, mais je n’en ai pas trouvé à proximité.

En général les bonimenteurs ne m’attirent guère ; j’ai pourtant envie de tenter l’expérience. Si les prévisions ne se réalisent pas, j’aurais bêtement jeté de l’argent par les fenêtres et dans la bourse ou la vie d’un tarologue certifié pur jus. Cartomancie ou cartomensonge ? Les mois à venir m’apporteraient la réponse.

Deux précautions valent mieux qu’une ! Avant de me rendre chez Alfonse Tartarin, j’ai consulté la bible du tarot de Jodorowsky et repéré les vingt-deux arcanes majeurs qui pourraient être de bon ou mauvais augure. Vingt-deux cartes colorées dont certaines me font froid dans le dos.


J’arrive enfin dans l’antre du tarologue, affublé de moustaches à la Hercule Poirot. Regard sombre et visage pâle. Je détaille discrètement les bougies vacillantes, les volutes d’encens prétendu bio, les murs piquetés de minuscules points lumineux, ainsi que deux chaises de part et d’autre d’une petite table recouverte de velours noir.

Ce n’est pas l’endroit qui m’intrigue, mais plutôt le pseudonyme choisi par ce spécialiste, prêt à abattre ses cartes : monsieur Tartarin comme l’antihéros d’Alfonse Daudet. Etrange, non ? Ce tarologue serait-il originaire de Tarascon ?
« Bonjour, madame », me dit-il d’une voix grave sans le moindre accent du midi et il ajoute en me montrant une chaise : « Asseyez-vous. »
Lui-même prend place de l’autre côté de la table.


J’ai l’impression d’être l’héroïne d’une série B, prête à se laisser embobiner par un charlatan notoire... Va-t-il me tirer les vers du nez ou simplement les cartes ?
Alfonse Tartarin toussote pour rompre le silence :
« Hum hum. Que voudriez-vous savoir ?
— Si possible, j’aimerais y voir plus clair en ce qui concerne ma vie professionnelle et amoureuse, avant la fin de cette année.
— Tout est possible, chère madame. Je ne suis pas là pour brouiller les cartes, mais pour vous dévoiler un avenir plus ou moins proche. Détendez-vous et concentrez-vous ; il n’y a pas de quoi stresser. »
Facile à dire quand on se contente de battre les cartes et qu’on n’est pas un personnage de série télé !


Le tarologue étale lentement un éventail de cartes, les vingt-deux arcanes majeurs, faces cachées sur le velours noir :
« Je vous propose d’en tirer trois : la première concerne votre état actuel, la seconde votre cheminement au cours des prochains mois, la troisième qui répondra à votre question professionnelle et personnelle. Cela vous convient-il ? »
J’approuve d’un battement de cils, la gorge nouée.

Mon frère a raison : je suis complètement tarée. Qu’est-ce que je fais dans un endroit pareil, sous l’emprise d’une parodie d’Hercule Poirot à qui j’ai laissé carte blanche ? Mon état actuel, je le connais : je risque de perdre mon travail et depuis peu, mon compagnon se sentant vieillir a rajeuni les cartes... ou plutôt rajeuni les cadres en s’amourachant d’une gamine de trente ans de moins que lui.


Alfonse Tartarin interrompt mes réflexions intenses et déprimées :
« Concentrez-vous, s’il vous plaît. Maîtrisez vos pensées ou je ne pourrai pas vous aider. »
Il effleure le dos des cartes, en choisit trois, l’une après l’autre, laissant planer le suspense. Il ne manque que la musique angoissante de la série BBB.

Puis il retourne au ralenti la première carte en grimaçant :
« Le Diable. Aïe, ça commence mal. »
Il n’a pas dû lire le bouquin de Jodorowsky ou c’est moi qui n’ai rien compris. Je croyais que chaque arcane comportait des aspects positifs et négatifs. De plus, mon état actuel est déjà suffisamment diabolisé, c’est pourquoi je m’empresse de suggérer :
« Je voudrais qu’on passe directement à la carte numéro deux.
— Si vous insistez. »
Et le tarologue fait apparaître l’Arcane sans nom, le squelette ambulant qui coupe des têtes à grands coups de faux et vous donne des suées froides.

Alfonse Tartarin me jette un coup d’œil compatissant :
« Ça ne s’arrange pas. Il va falloir élaguer, supprimer le superflu et ne garder que l’essentiel. »
Pas besoin de me mettre les points sur les i. Se connaître soi-même est l’unique aventure qui vaille d’être tentée, dixit Alejandro Jodorowsky. Cette consultation tarololologique ne m’apportera pas le moindre indice. J’aurais dû suivre les conseils de mon frère qui déteste divan et divination.
Autant ne pas découvrir la dernière carte. L’avenir proche m’en dira plus sur mon boulot, réduit au bulot, et la rencontre hypothétique d’un prince qui n’aurait rien de charmant.


L’Etoile, l’arcane XVII, pétille soudain dans le regard sombre du tarologue et son visage s’éclaire d’un demi-sourire halluciné.
Le voilà qui élabore un château de cartes. La Force soutient l’édifice, encouragée par la Tempérance qui verse de l’eau dans son vin.
La Maison Dieu se redresse, tour éclatante hypnotisée par la mandorle au centre de laquelle danse une femme nue — la Maison Dieu et le Monde dont Freud appréciait sans doute les symboles.
L’Amoureux n’hésite plus une seconde. Le Soleil est dans la Lune. Le Pape et la Papesse ne se quittent plus des yeux.
Le squelette reprend du poil de la bête et laisse tomber sa faux. Le Diable s’en saisit et s’écrie : « Nom de Diou ! La vie est devant nous. »
L’Empereur et l’Impératrice expérimentent un coup de foudre alchimique. Bernard l’Hermite se moque du temps qui passe et la Justice s’en balance.
Le Chariot ne s’éloigne pas au galop, profitant enfin de l’instant présent. La Roue de la Fortune donne un dernier tour de manivelle pour passer à autre chose. Le Mat détache le Pendu qui se tournait les pouces, suspendu par un pied : « Lâche prise et laisse tomber ! »
Au Diable le Jugement dernier ! Il est temps d’agir, de bâtir des châteaux en Espagne avec ou sans cartes, d’abandonner les GPS pour foncer sur les chemins de la vie, tel le Bateleur, un balluchon sur l’épaule et la tête dans les étoiles !


Je ne m’attendais vraiment pas à ça. Soulagée par le dénouement, je dépose un billet sur la table et quitte l’antre d’Alfonse Tartarin en disant :
« Au fait, savez-vous que le taro — sans T — est une plante tropicale dont le tubercule est comestible ? Bon appétit. Je vous enverrai des cartes postales. »
Et je referme la porte sur un passé dépassé. L’avenir ne fait que commencer...


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29- RANDONNÉE OU CANICULE…

Ann Rocard


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Enfin le temps des vacances. J’improvise une randonnée dans la Manche — le département, pas la mer. Quoique... J’aurais pu tenter le débarquement en Angleterre par voie des eaux, masque et tuba à l’appui. Ce sera pour l’an prochain.


Me voilà donc sur le chemin des douaniers au Sud de Granville, sac au dos et sourire aux lèvres. « Marche ou crève ! » conseillait souvent mon grand-père Robert. J’ai toujours opté pour la première solution.
Le dit grand-père avait tendance à se répéter :
« La marche est le meilleur remède pour l’homme, même Hippocrate l’affirmait. »
A cette époque, j’ignorais qui était cet Hippocrate, sans doute l’un de ses nombreux copains, comme le tonton Platon ou Descartes, le spécialiste des cartes en tous genres.
Mon grand-père avait établi une liste de tous les bienfaits de la marche qu’il nous assénait chaque semaine : tension artérielle topissine, densité osseuse et compagnie. J’avais fini par en assimiler le contenu et pris goût aux randonnées solitaires.

(Bruitage : cris de mouette)

Au loin, la silhouette du Mont-Saint-Michel se découpe sur le ciel et je souris de plus belle.
A peine consciente d’améliorer ma condition physique et ma santé mentale, j’avance à mon rythme. Inspiration, expiration, inspiration, expiration... Un pied devant l’autre... Et mes pensées s’envolent.

J’en oublie presque le dérèglement climatique qui pourtant me saute aux yeux. L’herbe est grillée, la terre se craquelle et le niveau de la mer s’élève à vue d’œil. Egoïstement je laisse ces considérations de côté, confondant les cris d’une mouette et d’hypothétiques gouttes de pluie. Je barbote dans des flaques imaginaires et foule l’herbe verte d’un sentier désertique.

(Bruitages : cris de mouette, puis bruit de pas rapides)

Des pas se font entendre. Un randonneur me rejoint et m’assène quelques platitudes sans me laisser le temps de répondre :
« Bonjour. Ça va ? Y a plus de saison ! J’aurais dû estiver à la campagne au lieu de gambader en plein été caniculaire. Pas vous ? Attention à ne pas marcher à côté de vos pompes ! » ajoute-t-il en riant.
Estiver ? Kézako ? J’entrouvre la bouche pour tenter d’enrichir mon vocabulaire, hélas l’homme s’éloigne déjà au galop après m’avoir encouragée d’un signe.


Je savoure à nouveau le silence, mais il fait de plus en plus chaud. Canicule rime avec ridicule, j’aurais dû me renseigner avant de partir toute guillerette. Les vagues de chaleur sont prévisibles. Les cartes météo virent au rouge, parfois même au violet ; le copain de mon grand-père en avait sans doute parlé dans l’un de ses ouvrages.

Ma bouteille d’eau est déjà vide et je me traite de gourde. J’ai l’impression d’être un glacier qui fond en accéléré. Je ne serai bientôt plus qu’une mare minuscule qui ne fait marrer personne ; ma randonnée sera à l’eau — façon de parler.

Une voix intérieure, aux accents de papi Robert, me susurre alors :
« Que ton aliment soit ta seule médecine, dixit encore Hippocrate. »
Mon sourire se fige. Il aurait pu me le dire plus tôt. Je serais allée dans un restaurant bio au lieu de me liquéfier, sac au dos.

(Bruitage : eau qui coule)


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30- GOURMANDISE

Ann Rocard


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Adaptation radiophonique d'un sketch écrit il y a longtemps et souvent joué.
Texte lu pour la première fois lors d'une émission "A Fleur de peau" de RCF en septembre 2021.




Il faut absolument que je vous raconte ce que j’ai vécu hier. J’en ressens encore toute l’amertume sur le bout de la langue que j’ai tournée sept fois dans ma bouche sans parvenir à évacuer cette sensation désagréable.
Donc hier matin, je me suis retrouvée sur le banc des accusés et j’ai pris la parole :


« Monsieur le juge, mesdames et messieurs les jurés... J’ai été prise en flagrant délit de gourmandise, au point de ne pas être dans mon assiette.
Quand le juge d’instruction m’a convoquée, il m’a parlé comme si j’avais tué le primeur de mon quartier. Erreur ! Je lui ai juste emprunté ce fruit à la peau verte que vous pouvez admirer. Cela vous intrigue, n’est-ce pas ? Eh bien, je n’en pas l’utilité. Je serai mon propre avocat.

Rassurez-vous, je ne vais pas pleurer comme une madeleine. Grâce à mon voisin vietnamien, j’ai les accessoires appropriés : baguettes et bol de riz. Je vais donc mettre les bouchées doubles, prendre des baguettes pour ne pas dire des pincettes, et utiliser l’humour, car le riz est le propre de l’homme.

Bruitage : bruits de bouche.

Hum, un sushi sans souci, c’est l’extase, j’en ris et j’en souris... Qui a ri rira, vous ne me contredirez pas. Mais pardonnez-moi, je m’égare.

Monsieur le juge, mesdames et messieurs les jurés... La gourmandise est un vilain défaut qui ne fait de mal à personne sauf à celui qui a l’estomac dans les talons.
L’escargot, par exemple. Admirez la forme de sa coquille. Mesdames et messieurs les jurés, je vous le demande : ai-je une tête d’escargot ? Non, bien sûr, et je vous jure que je ne me recroqueville jamais dans ma coquille, surtout pas dans du beurre d’ail persillé !


Je vous en prie : ne me laissez pas mariner, cuire dans mon jus ! Rendez-moi la liberté !
Je sais ce dont j’ai besoin, je n’ai pas les œufs dans mes poches, seulement un œuf tout neuf, comme celui-ci que je sors intact de mon sac.

Bruitage : sac dans lequel on fouille.

Mesdames et messieurs les jurés, on ne fait pas d’omelette sans casser des yeux. C’est pourquoi j’ouvre l’œuf et le bon. Vous allez me dire : qui mange un œuf mange un bœuf ? Mais non, les petites bêtes ne mangent pas les grosses.


Regardez-moi, je ne suis plus que l’ombre de moi-même : peau de pêche, pâle comme un navet. Et à parler pour des prunes, je vais finir par tomber dans les pommes. Ahhh... Ne vous inquiétez pas, ce n’est qu’un léger malaise.

Oui, mesdames et messieurs les jurés, je veux le beurre et l’argent du beurre pour en mettre dans les épinards. Je veux rester gourmande et être acquittée.
Les carottes sont cuites. La banane est dans votre camp. À quelle sauce vais-je être mangée ? »

Bruitage : coup de maillet.

Je vous laisse imaginer la suite.


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31- QUI NOUS MÈNE EN BATEAU ?

Ann Rocard


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Mon voisin le père Merlu nous a inscrits tous deux à une formation ou plutôt il m’a entraînée comme un chalutier traîne son filet.
« Une formation pour vous aider à évoluer vers un objectif, grâce à des facilitateurs, des coachs professionnels qui ne décideront rien à votre place », a-t-il précisé.
Vers un objectif, pourquoi pas ? Oui, mais lequel ?

J’avais sans doute l’air dubitative, car Merlu a gloussé d’un air entendu :
« Histoire de se jeter à l’eau, la formation aura lieu sur un ketch.
— Quetsche ?
— Ketch, le voilier à deux mâts ; le plus grand étant situé à l’avant. »
Il s’est lancé dans une longue explication dont je n’ai retenu que quelques mots : “bôme” du tigre, safran non épicé, gréement au gré du vent...
Je rêve depuis longtemps de découvrir les joies de la navigation, mais je n’ai pas encore eu la chance de mettre les pieds sur un bateau. C’est pourquoi j’ai fini par faire confiance à mon voisin et accepter ces trois jours de formation avec coachs triés sur le volet.

(Bruitage : port, bord de mer)

« Larguez les amarres ! »
Le skipper sans ski joue les chefs d’orchestre et j’observe, intriguée, les différentes manœuvres, en murmurant :
« Il était un petit navire qui n’avait ja ja jamais navigué... »
Quand j’étais enfant, j’adorais déposer des bateaux en papier dans les caniveaux, les jours de pluie. Je les suivais des yeux et chantonnais :
« Ohé, ohé, matelot ! Matelot navigue sur les flots... »
Aujourd’hui a lieu mon baptême de mer. Je me sens l’âme d’un moussaillon.

(Bruitages : mer, vagues)

Le ketch s’éloigne de la côte. Nous croisons deux amoureux enlacés dans un kayak qui se gondole, un drakkar peuplé de Vikings carnavalesques, un vieux galion... et trois goélands sur une goélette.
Plus loin, une mouette qui se prend pour un bateau-mouche nous survole en bzzzzzbzzzzziant.

(Bruitage : mouche)

Nous faisons enfin connaissance avec la bande de coachs du ketch. D’habitude ils s’entrecoachent mutuellement et leurs rencontres finissent souvent en match de catch. Certains se retrouvent même scotchés sur le sol ou le pont d’une embarcation.
Mais aujourd’hui, ils semblent relax, à peine inquiétés par le roulis ou le tangage. En effet, ils ont été triés sur le volet, comme aurait dit Rabelais. Pas de nausée ni de mal de mer. Que des coachs au pied marin. Ce qui n’est pas le cas des coachés, tel le père Merlu dont le visage a viré au vert. Je constate avec satisfaction que pour l’instant je ne suis pas malade malgré la valse des vagues. Bravo, moussaillon !

(Bruitages : vent, vagues)

Le vent a forci depuis notre départ. Le skipper nous rassure :
« Aucun avis de vent frais ! Pas de souci ! » Tandis que les objectifs des uns et des autres s’égrènent dans le souffle incessant.
Heureusement nous portons tous des gilets de sauvetage et le skipper semble compétent, seul maître à bord après Dieu — hum, encore faudrait-il qu’il existe !
« Pas de souci ! » répète le skipper au sourire présidentiel.
Nous sommes tous dans le même bateau. Rien à voir avec le radeau de la méduse... et de toute façon, la côte n’est pas si loin. Oui, pas de souci, mon capitaine !

(Bruitage : vent qui forcit)

Pauvre Merlu ! Il n’est plus que l’ombre de lui-même. Je compatis.
Soudain un cri de stupeur. Le skipper vient d’avoir un malaise. Y a-t-il un médecin à bord ? Un moustachu se précipite aussitôt...
Et tout s’accélère. Le ketch n’a plus de maître et Dieu n’intervient pas. Les coachs plongent dans l’océan sans hésiter, soudain pris d’une envie incompressible de jouer aux quilles. Partir, s’enfuir ! Les objectifs n’ont plus de raison d’être.

« Il faut changer de bord, retourner sa veste ! crie un type qui n’en porte aucune.
— On doit affaler les voiles ! » hurle un bonhomme bien en chair qui doit en avaler de toutes les couleurs.

Je n’y connais rien mais je saisis le truc qui permet de diriger le bateau.
Le bonhomme grimace, les yeux comme des billes de loto :
« Vire de bord ! Empanne !
— En panne ? Quelle panne ? No comprendo.
— Non, plûte lofe, tire la barre à toi ! Vire lof pour lof ! Change d’amure ! »
Quelle armure ? Je n’y comprends goutte et suis aveuglée par l’écume. Qu’est-ce que je fais dans cette galère ? Je suis sûrement la réincarnation d’un pauvre gars, enchaîné sur un banc et contraint de ramer toute sa vie.

(Bruitage : vent de plus en plus fort)

Heureusement, une armoire à glace se saisit de la barre en ordonnant :
« Barre-toi ! »
Je m’éclipse, sauvée par le gong.

Le type sans veste décide enfin :
« Chaloupes à la mer ! Les femmes et les enfants d’abord, toujours dans les naufrages ! »
Aucun enfant. Je suis la seule femme à bord et je saute dans une espère de youyou. Les coachs et les coachés s’agglutinent dans les embarcations. Le père Merlu vomit tripes et boyaux...
Quant à mon objectif, il est enfin trouvé : regagner la côte, saine et sauve.

(Bruitage : vent)

Le vent s’apaise peu à peu et je m’éveille, en nage, sous ma couette. Mon téléphone vient de bipper ; je découvre un sms du père Merlu :
« Désolé. La formation est annulée faute de participants. Bonne journée à vous. »


***





32- ARACHNOPHOBIE ?

Ann Rocard


.





Les araignées, dites aussi aranéides, trouvent souvent refuge sur mon balcon... et parfois dans mon appartement. J’ai toujours été fascinée par l’architecture de leurs toiles, surtout quand la rosée ou le givre se déposent sur ces œuvres d’art.

L’an passé, je me suis glissée dans la peau d’une arachnologiste pour découvrir l’univers de ces bestioles, dotées de six à huit yeux.
J’étais persuadée que le fil au bout duquel elles se balançaient, sortait de leurs bouches. Erreur ! La soie liquide est secrétée par des filières, situées côté ventre, à l’arrière de l’abdomen : cette soie se solidifie au contact de l’air quand miss Aranéide la tire avec ses pattes. Incroyable, mais vrai ! En remontant le long de son fil, elle crée une boucle qu’elle embobine souvent sous forme de pelote.
Je ne vais pas vous ennuyer avec tous ces détails ; je pourrais vous en parler pendant des heures.


(Bruitage : trois coups)

On frappe à la porte, ce doit être Aurore Tassardine, une copine par intérim que j’ai invitée pour faire plus ample connaissance. Nous courons de temps en temps de conserve, mais n’allons jamais en boîte.

Je la fais entrer, ravie qu’elle ait accepté mon invitation.
Elle s’assit sur le canapé, découvrant avec plaisir mon petit havre de paix. Soudain elle fixe le plafond...
« Horreur ! » hurle Aurore en pointant du doigt un cousin qui ne fait de mal à personne.
Elle vacille, pâle comme la mort. J’essaie en vain de la calmer :
« Araignée du matin chagrin, araignée du soir espoir ! Vu l’heure qu’il est, cette vision est de bon augure. Cette toile est notre bonne étoile. »


Aurore s’affale sur le canapé, les yeux exorbités, au bord d’une crise d’apoplexie. Catastrophe. J’ignorais qu’elle est arachnophobique.
Je fais aussitôt appel à toutes les informations que j’ai emmagasinées afin de dédramatiser la situation :
« Le cousin — notre lointain cousin d’ailleurs — n’est qu’une des 50000 espèces connues. Rien à voir avec la mygale, la veuve noire ou la recluse.
— 50000 ? C’est horrible ! »

Tentative ratée, ce qui ne m’empêche pas de poursuivre :
« Les araignées ont un rôle écologique capital.
— Je m’en moque...
— Elles sont ovipares comme les oiseaux ; elles enveloppent leurs œufs dans un cocon de fil de soie. Merveilleux, n’est-ce pas ? »
Seul un gémissement me répond.

«  Leur fil est souple comme le caoutchouc, résistant comme l’acier. Les chirurgiens s’en servent comme fil de suture... »
J’aurais dû éviter cette précision car Aurore est passée sur le billard récemment. Elle doit être en train de visualiser la quantité de fil d’araignée disséminée dans son propre ventre, avec ou sans bestioles.


Il est temps de changer de sujet. Pas moyen de la remettre sur pieds en tentant de lui transmettre ma passion arachnophilique.
« Un petit remontant ? Qu’est-ce qui te ferait du bien ? »
Aurore secoue vaguement la tête et bafouille :
« C’est lui... lui ou moi.
— Qui, lui ?
— Ton... ton cousin.
— Je n’ai que des cousines. » Il me faut une seconde pour faire le lien avec la pauvre petite bête inoffensive qui se balade au-dessus de la fenêtre. « Tu veux que je lui dise d’aller voir ailleurs si j’y suis ?
— Oui... »

Je grimpe sur un escabeau et récupère délicatement l’araignée aux longues pattes fines, puis la dépose sur mon balcon.
Je sers ensuite un petit verre d’alcool transparent à ma visiteuse pour lui redonner des couleurs, évitant de lui conter l’histoire d’Arachné, cette jeune Lydienne qui tissait mieux que la déesse Athéna elle-même.
Athéna furieuse avait détruit le travail d’Arachné et celle-ci, humiliée, était aller se pendre. Athéna l’avait alors transformée en araignée, condamnée à tisser sa toile éternellement. Hummmm... Ce mythe risquerait de donner de mauvaises idées à ma copine joggeuse. Sa vie ne tiendrait plus qu’à un fil.

Je préfère évoquer notre prochain parcours jusqu’à ce qu’elle reprenne du poil de la bête et quitte mon appartement.
Je me sens quand même un peu fautive ; j’ai sans doute remué le couteau dans la plaie. Qu’aurais-je pu faire d’autre ?
Seule demeure une incertitude : aurait-elle une araignée dans le cerveau...


***





33- BOBINE DE FIL DE SOIE

Ann Rocard


.





Ce n’est pas une nécrologie que je griffonne ce soir. A la demande de Canette — sa sœur jumelle —, c’est un au revoir à une boule de poils pleine de tendresse : ma Bobine de Fil de Soie.


Ces mots sont pour toi, Bobine, la chatte la plus gentille qui ait partagé quelques années de ma vie.
Je t’avais nommée ainsi car tu avais l’âge de ma petite-fille Ariane... au grand dam de ma nièce, horrifiée que de si beaux chatons puissent s’appeler Bibine et Canette.
Tu es témoin, Bobine : la bière n’a jamais coulé sous mon toit.

Pour ceux qui l’ignorent, la canette est la mini bobine placée au-dessous de l’aiguille de la machine à coudre. La bobine du haut et la canette du bas sont donc inséparables.

Cependant les chemins finissent toujours par se séparer... espérant se recroiser un jour. Peut-être.


Les nombreux chats qui vous ont précédées revendiquaient sans cesse leur gouttière. Gaston, Jenny-too-much, Eulalie et j’en passe. Toi, Bobine, et ta jumelle n’aviez rien demandé à personne, mais vous êtes nées dans la peau de Sacrés de Birmanie, ces chats très sociables, colourpoint aux grands yeux bleus, affectueux et chaussés de gants blancs caractéristiques.


De nombreux écrivains aiment les chats. Chacun apprécie à sa guise indépendance et fidélité, affection, délicatesse, présence qui sait être discrète et tant d’autres qualités.
Les chats ne sont jamais très loin quand les mots glissent sur le papier. Ils écoutent mine de rien poèmes et nouvelles quand les auteurs les relisent à voix haute... Ils écoutent comme s’ils se frayaient un chemin entre les pages, y laissant l’écho de leur silhouette et des poils épars.

Ne m’en veux pas, Bobine, si ce soir je revisite ton histoire et lui ajoute les grains de folie qui me permettront d’en rire.


Il y a plus de 13 ans, tu arrivas chez moi avec ta jumelle, après un long voyage car votre mère vivait chez ma sœur en haut d’une montagne suisse. Celle-ci m’avait donné deux chatons, et j’étais ravie de vous accueillir.
Tu étais si drôle, Bobine, avec tes dreadlocks derrière les oreilles ; quand tu courais en sautillant, les dreads s’agitaient telles des ailes d’oiseaux. Il paraît que le dieu Shiva et ses disciples en avaient déjà il y a des millénaires. Tu les as peut-être imités. Peu à peu les dreadlocks ont disparu, remplacées par des bouclettes brunes, mais ton côté rasta est resté.


De fil en aiguille, Bobine, tu ne m’as jamais donné de fil à retordre. Tu n’étais que douceur.
Tu étais le chat qui sourit. Pas de sourire vaguement carnassier comme celui du chat de Lewis Carroll. Non, un sourire tendre, semblable à ton regard.
La nuit, tes pupilles s’agrandissaient et brillaient d’un rouge fluorescent, histoire de lancer un clin d’œil à Edgar Poe ou Stefan King. Le seul moment où tu ressemblais à un petit diable qui rentrait vite dans sa boîte et se pelotonnait contre sa sœur.


Comme Canette, tu ne respectais pas la moindre expression.
Tu restais blanche, même au cœur de la nuit. Tu ne connaissais aucun rat, juste les rastas de passage dont les dreadlocks te rappelaient ton enfance.

Ne jamais éveiller un chat qui dort ? Aucun danger en ce qui te concernait ; tu ouvrais un œil — et le bon —, t’étirais avec nonchalance en agitant tes vibrisses et ronronnais une phrase que je n’ai jamais su traduire.

Tu ne partais jamais très loin ; les souris n’avaient pas le temps de danser. En traversant le jardin, tu faisais mine de ne pas voir deux ou trois mulots apeurés. Quant aux oiseaux, tu les observais, immobile et admirative, rêvant sans doute de pouvoir un jour les imiter. Un coup d’aile et le grand huit jusqu’aux nuages ! Quelle patte de velours ! — pour ne pas dire « Quel pied ! ».

Ta sœur Canette étant tombée dans une bassine, elle t’avait relaté l’expérience ; mais tu n’avais pas vraiment assimilé le proverbe « Chat échaudé craint l’eau froide ».

Ce qui est sûr : jamais de coup de griffes ni de morsures ; pas de chats à fouetter ni de chat dans la gorge ! Tu étais non-violente et tu miaulais à qui pouvait te comprendre la célèbre citation de Gandhi : « Un homme cruel avec les animaux ne peut être un homme bon. »
Et quand quelqu’un donnait sa langue au chat, tu n’en voulais pas. L’air de dire : « Je ne mange pas de ce pain-là. »


Je ne détaillerai pas toutes les années que nous avons partagées, les chutes, les remontées, le soleil et la pluie...
« Un chat retombe toujours sur ses pattes » était l’unique expression que tu approuvais.
Il y avait longtemps que tu ne jouais plus à chat perché, te déplaçant au ralenti, avec difficulté. Bobine bobinette cherras, bobinette chérie, tu ne tomberas pas plus bas.
Ta vie ne tenait plus qu’à un fil de soie, et ce soir, tu t’es envolée tel un oiseau fragile.

Enfin, c’est ce que j’imaginais. Il n’en est rien. « Ça plane pour toi ! » si j’en crois les paroles de Plastic Bertrand qui ne volent pas bien haut.
Tu t’es débarrassée de ta peau d’apparat et tu ne conserves que ta lumière intérieure.
Nous finirons tous par te rejoindre. En attendant, bon vol interstellaire.

***





34- ECHEC ET MAT !

Ann Rocard


.





Le p’tit Merlu a voulu m’apprendre à jouer aux échecs. Je n’ai jamais été attirée par ce jeu, mais pour lui faire plaisir, j’ai accepté. Il faut toujours faire plaisir au p’tit Merlu ; son voisin de père est mon dentiste et je préfère être dans ses petits papiers.
Je croyais avoir des bases, hélas il a fallu tout reprendre à zéro, car je ne voulais placer les pièces que sur les cases noires.

« Eho, Cendrillon ! »
Je vous en ai déjà parlé, c’est le surnom que me donne le p’tit Merlu, amateur de contes de fées.
« Cendrillon, il te manque une case ? On ne joue pas aux dames...
— Il y en a deux pourtant. »
Le p’tit Merlu me fixe, l’air désolé :
« Deux reines, une blanche et une noire. Il y a aussi deux rois.
— Comment les reconnaît-on ? »

Le gamin hausse ses petites épaules qui me paraissent soudain gigantesques :
« Grâce à leurs couronnes évidemment. Couronne masculine ou féminine. Adjectif, on accorde avec le nom, je l’ai appris à l’école. »
J’observe les quatre têtes royales et ne parviens pas à distinguer le féminin du masculin, ce qui me fait sourire :
« Ça leur permet peut-être de tirer les rois. Mais où est la galette ? »
Le p’tit Merlu n’a pas beaucoup d’humour. Jouer sur les mots ne l’intéresse pas, il préfère les échecs.


Retour à la case départ !
« Bon, Cendrillon, un peu de concentration ! comme dit ma maîtresse. »
Et il dépose les pièces avec précision sur l’échiquier :
« Chacun à sa place... La dame blanche sur une case blanche et son roi à côté.
— Ils ne divorcent jamais ? »
Le p’tit Merlu s’arme de patience en manipulant des pièces coiffées d’une mitre. Plus on est de fous, plus on rit ! La partie s’annonce bien.

Puis il sort la grosse cavalerie : 2 chevaux par couleur, éternelles deudeuches qui font souvent cavalier seul, et quatre tours qui montent au créneau.
« Pour finir : les pions ! annonce-t-il.
— Des soldats en quelque sorte ?
— Si ça peut te faire plaisir, Cendrillon. »
Ça ne me fait pas plaisir du tout. Encore un jeu de guerre où le but est de trucider l’ennemi. La dame blanche ne fait pas de l’œil au roi noir, elle essaie tout simplement de s’en débarrasser. La tour, prends garde ! Et les mitrés sont fous à lier.
« Je prends les blancs, tu as les noirs, décide mon adversaire. C’est moi qui commence. »


Le p’tit Merlu se lance dans des tas d’explications pendant que je pense à une liste de courses urgentes, glissée dans ma poche.
Soudain il me tapote le bras :
« Vas-y, répète, Cendrillon ! Comment se déplacent les pièces sur l’échiquier ? »
J’ai vaguement mémorisé certains mouvements, la diagonale du fou et de la reine, les pas du pion et du roi... mais le saut du cavalier me laisse perplexe.

Et vlan ! Le p’tit Merlu vient de m’en grignoter un. Carnivore, va ! Mais je ne suis pas à un cheval près.
Mes pièces disparaissent l’une après l’autre. Il a plus d’une tour dans son sac, ce p’tit gars-là. Ça se déplace, ça zigzague... Comme j’essaie en vain de l’imiter, il me prend pour un mouton sans tenter le coup du berger.


Je suis totalement dépassée :
« Damned ! Tu m’as damé le pion !
— Hein ? »
Il faut bien que j’étale un minimum de savoir grâce à cette métaphore du jeu de dames. Je me ridicule déjà suffisamment.
Le temps de me gargariser en silence... le p’tit Merlu pousse un cri de joie :
« Echec et mat ! »
Le roi est mort. Vive le roi !
« On fait la revanche, Cendrillon ?
— Non, merci. Félicitations, Majesté ! J’ai un rendez-vous urgent. »

Et je m’éclipse, sauvée par une liste de courses. Mais ça me donne une idée : la prochaine fois que je raconterai une histoire au p’tit merlu, ce sera la partie d’échecs de Lewis Carroll quand Alice gagne en onze coups... ou celle des Monty Python dans La folle histoire du monde. « Tout le monde prend la reine ! Partouze ! » Hum... Je ne sais pas si mon dentiste appréciera.


***





35- PAR LA GRANDE OU LA PETITE PORTE ?

Ann Rocard


.(d’après l’un de mes sketches)





Ce matin, il fait un temps idéal pour une balade. J’enfile mes tennis, glisse une pomme, du fromage et une thermos de thé dans mon sac à dos... Et je m’éloigne vers une destination inconnue.

Deux heures plus tard, la pause pique-nique au pied d’un châtaignier est la bienvenue ; sereine, je me laisse bercer par les chants d’oiseaux.

Bruitage : chants d’oiseaux.

Après avoir zigzagué entre des arbres, j’aperçois la silhouette d’un vieux moulin à vent qui semble encore fonctionner.
Etonnée, je m’approche et jette un coup d’œil à l’intérieur : un homme joufflu, coiffé d’un bonnet blanc, est assis devant une table. Il pianote sur le clavier de son ordinateur et titille la souris. Apparemment calme et concentré.

Bruitage : petits coups sur la vitre.

Je tapote sur la vitre... Aucune réaction.
Sur un coup de tête, je décide de rendre visite au pianoteur. Il y a deux portes, une grande et une petite. J’opte pour la petite, par discrétion sans doute.

Bruitage : plusieurs coups.

Mais j’ai beau frapper, je n’obtiens aucune réponse et finis par me glisser à l’intérieur.
Le bonhomme se redresse, surpris :
« Ne vous gênez pas ! Vous entrez chez moi comme dans un moulin !
— Ce n’est pas un moulin ici ?
— Si, foi de meunier. »

Perplexe, je me dirige vers la grande porte. Pourquoi deux portes au lieu d’une ? Peut-être une issue de secours ?
Et le bonhomme qui se dit meunier, se met à grogner :
« Décampez et ne me roulez pas dans la farine.
— Je ne fais qu’entrer par une porte et sortir par l’autre. Ne vous fâchez pas ! »

J’hésite un instant... et laisse la grande porte entrouverte pour observer ce qu’il se passe. Oui, la curiosité est un vilain défaut. Moins grave que la gourmandise car on accumule moins de kilos.
Le meunier soupire, se tourne à nouveau vers l’écran de son ordinateur et replonge dans l’univers addictif d’un jeu vidéo :
« Où en étais-je ? »

Je pousse la grande porte et traverse la pièce, intriguée par l’effet hypnotique de l’écran.
« Encore ? dit le meunier, bondissant sur ses pieds. Ça va durer longtemps ? On n’est pas sortis de l’auberge !
— Une auberge ? Je croyais que c’était un moulin... 
— Laissez-moi tranquille ! J’ai du pain sur la planche. »
Alors là, bravo ! J’ai affaire à un pro.
« Ah, vous êtes aussi boulanger ? On ne peut pas être au four et au moulin... »

Les joues de mon hôte virent au rouge ; le bonhomme m’interrompt et pointe la grande porte :
« Dehors ! Ou je vais sortir de mes gonds.
— Merci, mais je préfère la petite. »
La nature humaine est parfois décevante. Cet homme en est un parfait exemple. Le voilà qui sort ses griffes alors qu’il paraissait doux comme un agneau il y a quelques minutes.
Et le meunier de ruminer :
« Elle me sort par les yeux, celle-là...
— Les yeux ? Non, désolée, ce n’est pas ma spécialité. Par contre j’ai toujours rêvé de devenir otorhinolaryngologiste. À la prochaine fois ! »

Emue, je repense à ce rêve d’enfant qui ne s’est jamais réalisé et je m’échappe par la petite porte sans la refermer complètement, laissant le meunier à ses réflexions :
« O-quoi ? Qu’a-t-elle dit ? C’est entré par une oreille et sorti par l’autre. »
Je pointe le nez dans l’entrebâillement :
« Oreilles ? Vous avez dit : oreilles ? Là, je me sens concernée. »

Le meunier excédé se ronge les ongles :
« Que voulez-vous ? Du blé ? »
Moi ? Cela n’entre pas en ligne de compte. Et je proteste :
« Vous vous méprenez, cher monsieur. Votre argent ne m’intéresse pas. Vous devriez avoir honte et vous cacher dans un trou de souris. 
— Une souris, à présent !
— Celle de votre ordinateur. »

Je suis vexée. Me proposer du blé ? Pourquoi pas de l’oseille ou une galette ? C’est pourquoi je prends un air contrit :
« Quant à votre proposition, vous sortez de l’épure.
— Pardon ?
— Vous ne respectez pas le cadre fixé pour notre discussion.
— Nous n’avons rien fixé du tout. »
Et le meunier écarlate de grincer des dents :
« Je vais lui rentrer dans le chou.
— Chou à la crème ? Ah, vous êtes aussi pâtissier. Félicitations. Attendez, je reviens tout de suite.
— Oh, non... » »
Je m’éclipse par la petite porte... à peine trois secondes, et réapparais, tout sourire, en lui tendant un rouleau à pâtisserie :
« Et si ! Tenez, vous avez l’air au bout du rouleau ; j’ai ce qu’il vous faut. »
Soit dit en passant, je ne me souvenais plus d’avoir emporté cet objet dans mon sac à dos.

Le bonhomme se met à trembler, au bord de la crise de nerfs, et il répète :
« Que voulez-vous ? Devenir meunier à la place du meunier, moi en l’occurrence ?
— Pourquoi pas ? Je ne fermerai pas l’œil, pas de risque que votre moulin aille trop vite. »

Bruitage : extrait chantonné de « Meunier, tu dors... »

Le bonhomme saisit son bonnet et le pose sur ma tête :
« Parfait, je vous laisse ma place. Je vais prendre la vôtre et aller dormir sur mes deux oreilles. »
Et il ressort sans hésiter par la grande porte.

Bruitage : gros bruit, grincement.

Un drôle de bruit se fait entendre. Une sorte de claquement. Les ailes du moulin se sont-elles envolées, emportées par le vent ?
Je me précipite et constate :
« Pauvre homme. Il est entré dans le décor et sorti les pieds devant. Dommage. »

Bruitages : pépiements d’oiseaux sur l’air de « Meunier, tu dors », grincement.

J’entrouvre les yeux, étourdie par ma propre logorrhée. Un vrai moulin à paroles devenu incontrôlable...
Au-dessus de ma tête se balance une branche de châtaignier sur laquelle des oiseaux pépient un air qui ne m’est pas inconnu. Je tâte le sommet de mon crâne : pas le moindre bonnet blanc ni blanc bonnet.

Juste un creux dans l’estomac. Un sandwich au fromage sans pain aurait-il déclenché ce rêve incohérent ? Ou bien est-ce le fait d’être moi-même au bout du rouleau, en quête de celui qui tiendrait l’autre extrémité ? Je l’ignore... Aucun bonnet à jeter par-dessus les moulins, aurait dit madame de Sévigné.
A quoi bon enfoncer une porte ouverte ? Je reprends mon sac et poursuis ma balade, espérant croiser en chemin un Don Quichotte qui apportera de l’eau à mon moulin.

Bruitage : pépiements d’oiseaux sur l’air de « Meunier, tu dors »


***


N'hésitez pas à m'envoyer vos réactions !
Merci à tous ceux qui m'ont transmis leurs réactions (annrocard14@gmail.com).
A bientôt !



Date de création : 04/01/2022 : 08:39
Dernière modification : 21/09/2022 : 12:51
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